Petite chronique du bémol

 

Format : 128 pages
Dimensions (cm) : 17 x 11
Date de parution : 18/02/2009
ISBN : 9782917899168

Editeur : Les éditions Keraban
Catégorie : Nouvelle
de Alain Garot

Entre celui qui croit aimer
Et celle qui aime sans le savoir
Entre celui qu’on a libéré
Et qui reste dans le noir,
Entre celui qui s’imagine être heureux
Et celle chez qui ça pète aux yeux.
Entre celui qui pense piéger
Et finalement se fait bien entuber,
Il y a ce bémol "hausseur de ton"
Jusqu’à la déraison.
Chronique familiale
Chronique du petit Léon
Et de son cahier de con.


Ouverture (en si bémol)

 
J’entrevois la vie comme une partition
Et les hommes qui la jouent avec une infinie passion.
 
Morceaux choisis, entendus avec plaisir, Ou fausses notes... qui nous ont fait frémir ?
 
Je sais la fragilité de l’orchestre,
Les heures passées, la quête d’harmonie.
 
Ni trop haut, ni trop bas...
Dièses ou bémols légitimes...
 
Bémols de sagesse. Mais aussi...
Bémols de jeunesse !
 
Erreur de corde, doigt mal posé.
Bémols malicieux... Et quelquefois pervers.
 
Et puis cette symphonie...
Que j’imagine et entends trop souvent :
Douloureusement inachevée.


Second Extrait

 
J’aime le pauvre (Un bémol d’illusion)
 
J’aime le pauvre, mais quel pauvre ?
Je suis allé visiter un pauvre. Il ne m’a pas accueilli comme je croyais, c‘est à dire comme on accueille un bon père des pauvres.... en vous sautant au visage et vous disant : « merci ! ».
Ce pauvre-là était même assez distant, pas très sympathique et peu intelligent.
J’aime pas trop ce genre-là. J’aime mieux celui qui sourit, qui dit « oui » et « merci ».
J’aime le pauvre, oui ; mais quel pauvre ?
Moi, j’aurais mieux aimé un pauvre bien élevé. Celui-ci était un peu vicieux et voleur.
Tout de même ! Je lui donne de mon temps, mon argent, mon... Si c’est comme ça qu’il s’imagine m’avoir.... Il y a des limites !
Moi, un pauvre, je dis qu’il a tout intérêt à se taire... Et marcher son chemin droit.
Dire merci, enfin, c’est bien la moindre des choses ! Je pourrais, savez-vous, ne rien faire du tout !
 
Tu aimes le pauvre ?
Mais es-tu certain que ce soit un vrai pauvre, celui que tu aimes ?
Car s’il est capable encore d’un sourire, est-il pauvre ?
S’il est capable de t’être reconnaissant et de rendre la monnaie de ta pièce, n’est-il pas un peu riche ?
S’il est capable de t’aimer assez pour ne pas te haïr... quand il lit dans tes pensées de bourgeois qui mérite son ciel, n’est-il pas toujours riche d’un solide tempérament ?
Un vrai pauvre a-t-il encore l’amabilité ?
Il a tant souffert, désespéré du monde ! Il a tellement vu d’égoïsme et de chrétiens menteurs ! Comment voudrais-tu qu’il te sourit ?
Ou bien, s’il te sourit... Soit que c’est faux, c’est pour te faire plaisir. Soit que c’est vrai, mais c’est un autre pauvre, d’une catégorie « supérieure ». Celui-là, seule-ment, il est heureux quand il est pauvre... Il ne t’embêtera pas.
En général, c’est vrai, le pauvre n’est pas très marrant.
Pourquoi voudrais-tu qu’il te saute au visage en te disant « merci » ? Tout ce que tu donnes, ne l’as-tu pas reçu ? Et puis, il a tant vu de traîtres ! Même le sentiment de la reconnaissance, il l’a perdu. Même la morale la plus élémentaire, avec tous ces camps, ces prisons et ces lois de la jungle, elle a disparu !
Ce pauvre est vraiment pauvre de tout !
On n’est guère poussé à l’aimer, à cause de son apparence et parce qu’il est agressif... Et quelquefois voleur.
Or toi, un voleur, tu n’en veux pas... On ne donne pas sa vie pour ces gens-là !
En somme, je comprends : tu veux bien aider le pauvre, mais celui qui n’a pas de problème.
Mais moi je te dis qu’un pauvre sans problème, ça n’existe pas. S’il est pauvre, justement, c’est parce qu’il a des problèmes.
 
Alors, veux-tu encore ?
Il faut choisir. Ou c’est toi qui donnes : ton temps, ton argent, ta personne... Ou c’est toi qui reçois : les mercis, les sourires. Il faut choisir : ou servir ou te servir. C’est l’un ou c’est l’autre. Entre les deux : hypocrisie.
Le vrai pauvre n’a rien, même pas de quoi se rendre aimable à tes yeux.
N’attends rien de lui en retour. Tu serais déçu, mieux vaudrait pour toi remettre en cause ta charité. Il est encore temps de repartir tout triste... comme le jeune homme riche de l’Evangile.
Mais si tu es décidé, alors prends-le tel qu’il est ! Ne cherche pas ton avantage mais le sien. Ne t’illusionne pas sur lui, soucie-toi de toi-même. Ou bien tu veux l’aimer tel qu’il est, l’aider pour qu’il change, qu’il sourit et qu’il aime à son tour ; ou bien tu le laisses, il ne te demande rien.
 
Oui, il faut choisir : Tu as l’amour, ciné-ma qu’on se fait à soi-même ; et tu as l’amour authentique. Ne te trompe surtout pas. Si c’est dur, c’est que c’est vrai !
Oh ! De toute façon, si tu te trompes d’amour, tu n’iras pas loin. À la moindre déception - et tu en auras ! - tu tourneras casaque et mépriseras le pauvre à cause de ce qu’il est. Mais alors, tu cesseras d’aimer.
Aimer, c’est donner et se donner sans calcul ; peu importe si celui qui reçoit en est digne.
 
Et c’est alors....
Et c’est alors, Seigneur, que tu es vrai-ment venu.
Avant c’était pour rire.
Tu t’es présenté à moi. Depuis le temps que je brassais du vent, de l’idée. On avait fini par croire que j’étais un apôtre de la charité. Tu es venu comme cela, soudain, pour me confondre, me tester ou m’empêcher de mentir.
Si je t’accepte, tel que tu es, dans la chair de ce pauvre, sans vouloir te juger, te crucifier encore, ou t’ignorer - ce qui revient au même - te jeter bas de la falaise ; alors, oui, c’est vrai... je suis ton disciple bien aimé. Sinon...
 
Et tu n’y es pas allé avec le dos de la cuillère. Tu ne m’as pas choisi le pauvre facile.
Par nature, je ne me sens pas attiré par les gens sales, les étrangers. Or, tu es arrivé sale, étranger. De plus, j’avais bien l’habitude, comme tout bon chrétien qui se respecte, de donner de temps en temps pour les pauvres. Mais c’était de loin. Là, tu m’en mets un tout près... Si près... Qu’il faut choisir : ou le renvoyer ou l’accueillir.
Alors j’ai péché. Je ne t’ai pas reconnu, Seigneur. Les premiers jours, c’est vrai j’en ai donné des choses... Et des promesses !
Et puis, c’est ce coup dur : tu t’es payé ma tête.
Moi, ces coups-là, je ne les pardonne pas.
Je suis retourné là-bas, j’ai repris mes couvertures, tous mes dons en nature. Tant pis si tu as froid.
J’étais furieux... Tout de même ! J’avais confiance en toi. Quand je pense que je t’ai laissé seul, un soir, à la maison... Tu aurais pu me voler !
Et je ne t’ai donné aucune chance. À la première faute, je t’ai remis dehors.
Maintenant, tu sais ce que je suis, tu ne m’embêteras plus.
Mais comme tu es bon... - ça j’en suis sûr - et que tu pardonnes, et que tu sais bien mon désir d’aimer quand même, tu m’enverras un autre pauvre. Plus tard. Un peu plus tard... Quand j’en aurai eu marre : du moi-moi et de mes biens.
 
J’arriverai alors devant toi.
Je ne serai plus le jeune homme riche d’autrefois. Et je m’écrierai en te voyant, dans ce pauvre : Seigneur ! Mon Seigneur et mon Dieu !
Et je pleurerai.
Comme Pierre.
Il aura fallu trois fois ! (1)
 
(1) Et sans doute infiniment plus