Une mort brève
Format : 148 pages
Editeur : Éditions l’ Indépendante
Dimensions (cm) : 21 x 13 x 2
Date de parution : 10/11/1999
ISBN : 2-9806270-2-X
Catégorie : Sentimental
de Maryvonne Griat
Né à Holyoke, Massachusetts, États-Unis, de parents canadiens-français exilés, Frédéric Duval revient au Canada pour y entreprendre ses études de droit et s’y établir définitivement.
C’est un avocat intègre, dévoué jusqu’à l’obsession qui ouvre son bureau à Ville-Marie, au bord du majestueux lac Témiscamingue. Pour ses clients il est L’Avocat, les autres ce sont Me Leblond, Me Mercure, etc. Mais lui, il est L’Avocat. Lui seul sait les écouter, les protéger au besoin, trouver les meilleures solutions, faire ou dire ce qu’il faut sans jamais faillir. Et ce depuis plus de quarante ans.
Mais l’avocat Frédéric Duval est-il l’homme invincible que l’on croit ? Une vie entièrement consacrée à sa clientèle semble le confirmer, lorsqu’un événement inattendu vient tout faire basculer...
Une lueur furtive alluma le regard émeraude de Margot Léveillée, qui referma vivement la porte sur son mari. « J’espère ne rien avoir oublié pour la préparation du dîner... Je n’ai plus de mémoire, c’est affreux, vraiment plus », avait-elle soupiré avec un rictus convulsé. Elle, plus de mémoire ? Qui essayait-elle d’abuser... ? Une vigie impitoyable, tapie dans un recoin de son esprit, s’agitait au moindre signe d’oubli. Selon une exécrable habitude, Victor Légaré avait plusieurs fois répété qu’il serait vite de retour. Margot s’appuya contre le dormant de la fenêtre à carreaux plombés, les dents serrées.
L’ampleur de sa propre lâcheté la consternait.
Où puiser le courage d’avouer à cet homme qu’elle ne l’aimait plus ? Et ne lui arrivait-il pas de se demander si elle avait jamais éprouvé un sentiment tendre pour lui.
« Pars, vas où tu voudras, retourne dans la forêt ; s’il te reste un peu d’affection pour moi, de grâce ne reviens pas ! Ta présence me tue. » Ce qu’elle rêvait de dire... Les mots ne franchissaient jamais ses lèvres, ils tombaient au fond d’elle où ils croupissaient.
Seul le bruit feutré de la claudication de Victor lui rappelait que c’était cet homme-là, avec qui elle avait correspondu durant plusieurs mois, qu’elle avait suivi au Canada. Celui qui connaissait le nom, l’âge de chaque roche ; chacune d’elle, pour lui, détenait un mystère à dévoiler, renfermait une histoire fascinante à raconter. Elle avait épousé un chercheur d’or - un marchand de rêves - en croyant que le seul fait de changer de continent, ferait d’elle une femme libre. Après son « accident » que personne n’avait heureusement mis en doute, l’arrivée de Victor un soir d’hiver avait apporté un espoir teinté de déception : il ne s’était pas annoncé.
Il attendait sur le palier avec des pantalons trop larges, une chemise blanche à la propreté douteuse, des gestes gauches, un sourire gêné, visiblement ébloui par la jolie blonde qui venait de lui ouvrir la porte. Abasourdie par ce que la soudaine apparition laissait entrevoir, Margot n’avait pu prononcer un mot et s’était réfugiée dans la salle de bain. Les récriminations de sa mère pour l’en faire sortir avaient été inutiles. Pour affronter Victor, la jeune femme éprouvait le besoin de remettre de l’ordre dans le chaos de ses pensées, et de se faire à l’idée : cette visite inopinée était un présage, restait à savoir s’il était heureux. Victor s’était attendu à un accueil enthousiaste, la réaction de Margot le déconcerta.
Assise au bord de la baignoire, Margot entendait sa mère inviter Victor à entrer, tout en le priant d’excuser l’impolitesse de sa fille. Maintenant, les voix lui parvenaient de loin. Amicales et étrangères confondues. Sa mère aidait le voyageur à s’installer dans la chambre du fond. Ils discutaient comme des amis intimes, pouffaient, Margot percevait les exclamations, les « Oh ! il ne fallait pas, c’est beaucoup trop. Merci, Victor, vous êtes adorable », suivies de baisers sonores. Exaspérée par les débordements maternels, Margot se leva, alla à la porte, se rendit compte qu’elle n’était pas disposée à leur faire face. Après avoir ajouté une touche de fard sur pâles, interrogé longuement les yeux pleins de reproche de la fille du miroir, elle traça avec application le contour frémissant de ses lèvres, brossa énergiquement sa chevelure. Peu à peu une paix relative se fit en elle. Un soupir souleva sa poitrine menue. Sa bouche s’arma d’un sourire. Elle était prête.
L’Amérique dessinait ses promesses d’avenir à l’horizon. L’homme assis en face d’elle ne ressemblait en rien à celui de la photo - elle ne reconnaissait ni l’intelligence de ses yeux noirs dans les blagues à l’humour discutable qu’il racontait à table ni la désinvolture qu’il affichait aux commandes du Cessna 180 sur la photo prise le jour de son examen de pilotage, mais cela avait-il de l’importance ? Margot se jurait en l’écoutant qu’il ne repartirait pas sans l’emmener avec lui. Victor ne cessait de la contempler, de la suivre du regard dès qu’elle se levait pour servir, d’approuver ce qu’elle disait. Autant qu’elle, il ne souhaitait pas reprendre l’avion seul.
Les cloches de la cathédrale de Grenoble avaient longtemps carillonné, le 18 août 1955, l’union providentielle. Dix ans de cela, déjà. À vingt-deux ans Margot était partie, avait laissé sa famille, ses chères montagnes, traversé l’Atlantique comme on bondit au-dessus d’une tranchée. Quitté son pays qu’elle aimait, qu’elle aimerait toujours. Désespérément. De l’autre côté, alors qu’elle s’était attendue à être délivrée de son passé, elle avait atterri sur un terrain miné, et sa vie avait éclaté. La terre entière est un champ criblé d’explosifs, truffé de pièges ; où que l’on s’aventure, quelque chose vous saute en pleine figure ou vous entrave, comment Margot pouvait-elle l’ignorer ? Elle se disait : « Tout est encore possible. » Ou voulait s’en convaincre. Elle était loin à présent, loin... L’élégante et vaste maison de ses beaux-parents, le verger, les jardins pentus s’étendant jusqu’au lac, elle s’y était tout de suite sentie chez elle, y avait évolué avec une aisance mêlée de fierté, grisée par la beauté des lieux, le luxe et la richesse qui s’en dégageaient. La plaque de cuivre « Jacques Légaré, médecin » que jeune mariée Margot s’obstinait à astiquer, avait indiqué mieux et avec plus d’éclat sa nouvelle condition. Elle, la fille d’un père désagréable au point d’être craint de tous, était devenue la belle-fille d’un médecin aimé et respecté.
Après la mort de ses parents, à six mois d’intervalle, des échecs répétés dans son travail, des tentatives acharnées pour faire la découverte d’or du siècle - celle qui lui aurait donné du prestige aux yeux de Margot-, Victor abandonna la prospection minière à regret, chercha un emploi digne de lui qu’il ne trouva pas. Il erra longtemps sans but, amer, déçu par la stérilité de cette femme venue du bout du monde. Son rêve de communiquer sa fièvre de la quête de l’or à ses descendants, et d’entreprendre avec eux d’innombrables expéditions, s’était transformé en cauchemar. Avec des fils, Victor aurait pu recommencer à espérer, transmettre son amour de la recherche, se perpétuer. Des années plus tard, son héritage dissipé, il se résolut à accepter un poste de surveillant dans une aciérie. Il ne pouvait tomber plus bas. Dès lors, il se laissa porter par la fadeur du quotidien sans réagir ni faire d’effort, sans prendre de décisions ; les choses arrivaient ainsi, il n’était responsable de rien. Les gens de son entourage, sa femme, évoluaient dans un univers parallèle, sans intérêt parce que trop banal, dans lequel, désormais, il refusait de pénétrer. Seule la passion perdue hantait son esprit. Personne ne sut ce qui lui était arrivé : un matin, en revenant de faire ses courses, Victor se mit à boiter, et ce chaque jour davantage. Lorsque Margot lui en fit la remarque, il rétorqua avec une brutalité qu’elle ne lui connaissait pas : « Je boite, moi, hein, je boite ? » Et elle avait craint pour la première fois qu’il la frappe, tant il y avait de haine dans ses yeux.
Une troupe de pigeons biset crépita dans le ciel. Margot fut étonnée de ne pas voir Françoise s’élancer joyeusement, tirer les rideaux, tomber en extase. C’était immanquable, chaque passage ailé appelait la voisine à sa fenêtre, ses yeux noisette suivaient le voilier de moineaux ou d’outardes, le plaisir éclairait son visage. De vagues échos étaient parvenus à Margot au sujet de cette femme toujours distinguée et apparemment impassible. Des ragots. Presque rien. Assez cependant pour que Margot soit intriguée et s’y intéresse.
Quelque quarante ans plus tôt, Françoise avait dû renoncer à son métier d’oiselière pour se marier. Onze mois après, elle perdait un premier enfant, puis un second avant de donner naissance, un an plus tard, à un bébé chétif d’à peine cinq livres dont elle s’occupait peu, secondée par une nurse possessive qui considérait le petit comme le sien. Françoise prenait son fils dans ses bras, le couvrait de baisers passionnés, le serrait trop fort aux dires de la gouvernante qui s’empressait de lui enlever l’enfant. Julien hurlait. C’est Lisa, la patiente nourrice qu’il appelle maman ! Son mari, Frédéric, acquiesçait. Françoise haussait les épaules et affirmait : « À cet âge-là, cela ne signifie rien ! » Quand Julien pleurait, elle ne savait comment le consoler. Les crises de larmes, le visage révulsé par une rage inexplicable, les jointures blanchies des deux petits poings fermés, les jambes rondelettes et nerveuses qui s’agitaient frénétiquement la terrifiaient. L’intervention de Lisa, nounou-mère irréprochable, arrachait à Françoise des soupirs de soulagement. Une fois de plus, elle échappait à une menace indéfinissable. Il y a des enfants que l’on aime avant même qu’ils soient nés, Françoise s’était-elle un jour demandé si elle avait jamais aimé le sien. Ce fils, le seul enfant qui lui restait, elle l’avait injurié, renié en apprenant qu’il aimait une femme plus âgée que lui. Sans un mot, sans un affrontement, Julien avait quitté la maison familiale. Françoise ne recevait pas de nouvelles, ignorait où il habitait, ce qu’il était devenu depuis plus d’un an. Cherchait-elle d’ailleurs à le savoir ? Rien dans son attitude ne laissait paraître qu’elle souffrît de son départ. Françoise s’habillait avec son élégance coutumière, allait à la messe le matin, recevait parents et amis avec le faste et la bonne humeur que tout un chacun lui enviait ; elle s’occupait d’oeuvres de bienfaisance en contribuant financièrement mais refusait catégoriquement d’organiser des tombolas ou de « s’atteler à une machine à coudre » comme s’y astreignaient beaucoup de femmes de professionnels. Une voisine parmi les autres. Pour tous, sauf pour Margot qui, de la fenêtre à jalousies de sa chambre située au deuxième étage de la maison, jouissait de l’observatoire idéal pour l’épier. Et ne s’en privait pas.
Margot aimait se retrouver seule à la maison, flâner sans but, ouvrir des tiroirs d’où s’échappaient les effluves érotiques de son parfum au jasmin ; admirer ses sous-vêtements qui conservaient, malgré les lavages, les reliefs des odeurs dont elle aimait s’entourer ; changer dix fois de robe, ressortir celles qu’elle n’avait plus portées depuis sa jeunesse mais qu’elle gardait, reliques jaunies d’un passé à la fois récent et éloigné. Elle se livrait à ce rituel dès que Victor sortait de la maison. Ainsi assouvissait-elle son chagrin de ne pas avoir d’enfant. Ce jour-là, elle opta pour la robe bleu pastel de ses seize ans, fit une moue en l’enfilant. « Il te faudra te mettre au régime, ma fille ! » lança-t-elle. Margot avait toujours tant à faire, il lui importait que Victor s’absente souvent, et le plus longtemps possible. Elle ne comprenait pas la dépendance de cet homme ; le besoin de solitude, impérieux et nécessaire pour elle, semblait inexistant pour lui. Prise dans un étau se resserrant chaque jour davantage, Margot pensa qu’il faudrait agir pour s’en libérer, elle pouvait mettre fin à cet esclavage, à ce semblant de vie. Le balai Cedar à la main, elle alla allumer la radio pour essayer de calmer son agitation. Sa révolte faisait monter dans ses yeux une clarté dérangeante. À grands coups de marteau hargneux, elle se voyait barricader, clouer la porte derrière le boiteux. Le téléphone sonna. Irritée, elle décrocha.
Léa annonçait sa visite pour le lendemain. Margot se sentit tout à coup incroyablement joyeuse. Depuis neuf ans l’amitié qui la liait à cette fille de cinq ans sa cadette, n’avait cessé de grandir, elle était sa soupape de sûreté au vertige de la folie toujours présent en elle. Elle n’avait qu’une amie, mais qu’elle amie ! Elles partageaient les mêmes idées sur ce qui compte dans la vie, ne se cachaient rien, enfin presque rien...
La réputation de Frédéric Duval n’est plus à faire ni à contester : c’est un avocat intègre, dévoué jusqu’à l’obsession. Le beau-père de Margot alléguait que l’avocat faisait partie d’une « race d’hommes à part ». « Lorsqu’il disparaîtra, avait-il avancé, la région ne sera plus la même. » Né à Holyoke, États-Unis, de parents canadiens-français exilés, Frédéric Duval était revenu au Canada pour y entreprendre ses études, et s’établir définitivement à Ville-Marie où il avait passé toutes ses vacances, celles d’été, celles d’hiver, depuis qu’il avait dix-huit ans. Il connaissait tout le monde dans ce joli village au bord du lac, aimait les gens simples, qui le lui rendaient. Depuis près de quarante ans, sans tenir compte des médisances, des crocs- en -jambe de certains de ses confrères, il se consacre à son « métier ». C’est ainsi qu’il appelle sa profession.
Depuis que le vieil érable a été abattu entre les deux maisons, Margot observe Frédéric avec encore plus d’attention. Mais déjà à travers le remuement des branches, les mouillures de l’automne, les fleurs qui poussent à profusion dans le jardin négligé par Françoise, Margot Léveillée est la spectatrice vibrante d’habitudes secrètes. Vers onze heures ce matin-là, 16 septembre 1965, alors que la journée lui infligeait un soleil éblouissant, Margot a vu un télégraphiste se présenter à l’étude de l’avocat. Frédéric Duval n’a pas quitté son bureau ni traversé au pas de course le long corridor pour lire la dépêche à Françoise, comme il le fait de coutume. Que contient le télégramme ? Le pli entre les mains, l’avocat semble se saouler d’une vision hallucinante, il ne bouge plus. Le désert envahit brusquement son bureau. Devient un lieu sans âme, un ciel noir. Ou trop resplendissant. Le carillon de la porte d’entrée, la sonnerie du téléphone, le bavardage des clients dans la salle d’attente s’égarent dans une impasse lugubre. Une lame insidieuse troue sa poitrine. Sa tête est lourde, douloureuse. Il dérive. Chute du monde. Sang. Sable. Néant.
On tambourine à la porte du bureau avec insistance. Une voix autre que celle de Frédéric Duval répond d’entrer. Une des secrétaires s’efface devant une silhouette affolée, qui se précipite vers l’avocat en sanglotant. Frédéric émerge, sa souffrance se retire dans un coin. Les paroles appropriées reviennent. Il est là pour sa cliente, avec elle. Il l’écoute. Les craintes de cette femme peuvent s’apaiser, rien ne peut plus lui arriver de mal. L’avocat va trouver la solution, mettre tout en oeuvre pour l’aider, l’héberger dans sa maison comme il le fait souvent dans les cas de violence. Il va la protéger. Lui, son chagrin peut attendre. Margot Léveillée en est le témoin unique.
Au pied de l’autel le jour de son mariage, Margot Léveillée avait fait le survol de sa vie. Il n’était pas là lorsqu’elle est née, ni le jour où est sortie sa première dent, ni lorsqu’elle a ébauché ses premiers pas, dit son premier « maman ». Longtemps elle avait cru que le travail retenait son père dans une autre ville. Sa mère parlait peu. Les réponses aux questions de l’enfant qu’elle était alors lui parvenaient plus souvent sous la forme glaciale d’un silence que de mots. Plus tard, vers l’âge de six - sept ans, elle lui en fut reconnaissante, cela lui permit de créer, d’écrire dans sa tête un monde fait sur mesure. Sur cette planète imaginaire, les possibles se multiplient, mille vies s’inventent ; l’abandon, les secrets et les cris n’existent pas. La beauté tragique de sa mère lui a, du plus loin qu’elle se souvienne, inspiré une terreur obscure ; d’un instant à l’autre, elle peut s’altérer, disparaître. Un rien peut la balafrer. La joie fugace au fond des yeux noirs, l’accablement dans les gestes les plus tendres, l’hésitation entre la gaieté et la tristesse en préfigurent déjà l’anéantissement irrémédiable.
Vive sensation d’insécurité pour la jeune Margot. Sous-jacent la plupart du temps, le danger n’en est pas moins réel, son étendue est telle que l’on ne peut s’y tromper : toutes les négations et les simulacres n’y changeront rien. Les plaintes étouffées, les larmes sur les joues de sa mère, ses fous rires dans la chambre lorsqu’il revient. Nuits d’enfer. Abolition du doute. Même quand il repart. Les absences prolongées de son père, ses retours inattendus et brefs, la fillette les vit presque sans heurts. Lorsqu’il reparaît ce n’est pas pour longtemps, quand il s’en va cela dure des mois et des mois, voire des années. C’est un étranger qui s’appelle papa. Il a des cheveux blonds, des yeux gris bleu, un sourire irrésistible. S’il soutient trop longtemps le regard d’une autre femme, ou lui fait du pied sous la table, sa mère pleure. L’homme-papa porte la petite Margot sur ses épaules, galope sur le gravier blanc de l’allée du parc, la chatouille, l’embrasse, la gifle sans raison. Puis il repart. Il ne lui manque pas à cet âge. Un fugitif fait souffrir sa mère, l’appelle « chérie » devant les gens. Margot ne le déteste pas. Pas encore.
Les Alpes. La tentation d’en finir lui venait-elle de ces lieux... ? Les montagnes encerclaient sa vie. Devant elle se dressait toujours le spectre d’un pic insurmontable, incisif.
L’envie folle d’écouter de la musique classique, s’empara de Margot. Elle s’en privait pour ne pas entendre les railleries de Victor. Dès les premières notes, grincheux, il accuse cette musique qu’elle aime de lui fendre la tête ou d’être trop compliquée. « Pour les intellectuels de haut vol tout ça ! Pour les snobs ! » Il ronchonne, condamne ; impuissant à changer le cours de sa propre vie, il prend plaisir à critiquer les artistes, les écrivains engagés qu’il traite d’hypocrites, d’agitateurs, de débauchés. Dans une forêt du Nord pourtant prometteuse, Victor a perdu sa combativité, son idéal, ses dernières illusions. Les études, les démarches, les équipes qu’il avait formées au cours des ans pour trouver de l’or, tout s’était soldé par des échecs. Sans la fièvre de la prospection, sans la perspective de pouvoir transcender un jour son aliénante condition « de fils de... » en découvrant « le sang des dieux », Victor n’est qu’un sous-homme, un raté.
La musique égrène ses notes sur Margot comme un baume sur ses douleurs, un voile sur son secret, une fenêtre pour l’évasion. Depuis l’enfance. Depuis toujours. À jamais. La journée à peine nimbée de nuages déchiquetés se reflète dans son regard fuyant. Une fois de plus il ne peut supporter le flot lumineux, alors il se dérobe, traverse l’océan, insaisissable.
Margot est à Paris. Une escale qu’elle ne manquerait pour aucune richesse. Forte de ses deux mille ans, la capitale française pavane, exhibe, exhale. L’odeur de Paris, sa grisaille, ses monuments, ses bistros, ses musées, ses ponts, ses statues, ses putains. Une ville qui lui broie les tripes comme un amant trop aimé qui nous quitte. Cette ville devrait la prendre sur son coeur, la consoler ; au lieu de cela, Paris se détourne. Ou est-ce Margot qui refuse de se laisser séduire ? Elle est fascinée. Elle a peur. Une peur qu’elle ne peut définir. Les myriades de lumières que Paris lui jette à la figure, lui arrachent ses masques, la dénudent ; la jeune femme ne peut le lui pardonner. Demain, à la gare de Lyon, elle achètera un billet pour son Dauphiné natal. Au milieu de la rue, deux chats, un blanc un noir, le poil hérissé, les yeux crachant le feu, les oreilles plaquées, face à face. Duel à l’aube.
Arrivée Aux Deux Magots, elle commande un expresso. C’est ici que Simone de Beauvoir vient elle aussi s’asseoir, prendre un café, discuter avec des amis, écrire. C’est ici que son roman, Les Mandarins, a vu le jour. Son essai, Le Deuxième Sexe, aussi, peut-être. Sartre vient la rejoindre. Ou c’est elle qui le rejoint. Une adolescente rieuse glisse de table en table, propose des bouquets de mimosa aux clients qui la chahutent gentiment. Margot lui fait signe, enfouit le nez dans le parfum presque oublié des petites boules jaunes duveteuses, ferme les yeux de contentement. C’est le premier mai, il fait un temps superbe et elle est à Paris. Le spectacle des rues de la ville lumière, Margot ne s’en lasse jamais. Tout à coup, un bouillonnement la fait sursauter, la tasse de café se renverse, les chats hurlent ; des relents d’égout lui parviennent en rafales, le soleil l’éblouit, la jeune fille aux fleurs sourit avant de se dissoudre, évanescente. Margot frémit, prise d’une frayeur subite. Le décor chavire, un arôme de torréfaction l’arrache de nouveau à sa patrie, la ramène au pays de Victor.
La cafetière valse sur la cuisinière en crachant des giclées noires. Le vent traîne jusqu’à Margot l’odeur des moyettes d’herbes et de feuilles brûlées dans les champs par les agriculteurs. Par-delà les arbres dépouillés, les nuages galopent dans le ciel, poussent au loin l’orage menaçant. Les couleurs trop vives de l’automne se sont doucement éteintes. Le ressac continu des vagues étire les limites de ses rêves, se confond avec sa vie. Il ne reste que de légers traits gris dans le ciel. Des traces emportées par le vent. Margot se dit qu’elle ira au marché acheter des légumes frais, des noix pour préparer un de ces feuilletés végétariens dont raffole celle qu’elle appelle affectueusement « ma soeur cosmique ». Elle n’aura pas à insister pour inviter Léa à dîner. Au contact de son amie, l’existence paraît simple et facile. De son allure féline, elle fera le tour de la maison, reniflera les plantes, enlèvera une fleur fanée ou une brindille séchée. Le nez un peu relevé, elle scrutera les toiles et fera une remarque pertinente ; caressera la chatte endormie qui roucoulera sous ses baisers, s’étirera, entrouvrira ses yeux ambre en bâillant de toute sa gueule. Ce sera une longue, une profonde étreinte, un plaisir charnel que la femme et la petite tigresse feront durer. En les contemplant, Margot pensera : « Personne d’autre que Léa ne sait dorloter un animal... tant d’amour, d’intensité dans un seul enlacement. » L’oeil allumé de bleu, avec un mouvement gracieux de la tête, Léa proposera : « Si nous enfilions un gros chandail et dînions sous les érables, il fait encore beau. Allez Margot, accepte, pour l’amour de ta vieille et éternelle amie ! »
Sous les arbres presque nus, les deux jeunes femmes dégusteront leur repas en grelottant. La nappe, les serviettes délicatement brodées, les feuilles de salade s’envoleront ; dans un grand éclat de rire, Margot et Léa feront un signe de la main à Victor, médusé derrière la baie vitrée de la salle à manger. « Elles se sont bien trouvées, pensera-t-il en répondant mollement à leur salut, deux folles ! » La pénombre tombera sur leurs silhouettes joyeuses.
Pendant que le Boléro de Ravel scandait ses ta, ta ta ta ta, ta ta ta ta, Margot anticipait les instants heureux qu’elle vivrait avec Léa, savourait un café au rythme saccadé de la musique, subjuguée. Elle remarqua les stores baissés dans le bureau de Frédéric Duval, s’en étonna sans s’y arrêter : rien ne devait la détourner de cette inestimable heure de liberté. D’un instant à l’autre, Victor allait buter du pied sur la première marche, se plaindre du coût exorbitant de la viande ; annoncer les mauvaises nouvelles du jour en colportant les pires ragots, la talonner pour qu’elle l’écoute ou lui donne raison. Une teigne ! Un poison ! Pourquoi se préoccuper de lui, de ce qu’il raconterait ou ferait en rentrant ? Aux premières notes de musique, le balancement de son corps, à peine perceptible au début, augmentait lorsqu’un va-et-vient inhabituel dans la maison d’à-côté attira l’attention de Margot, mettant abruptement fin à sa danse. Que faisait donc Françoise ?