La Clandestine

 

Format : 270 pages
Dimensions : 20,5 x 14,5 x 2
Date de parution : 16/03/06
ISBN : 2-9516416-8-0

Editeur : Editions Saint Martin
Catégorie : Nouvelle
de Valéry Coquant

Cet ouvrage a été présenté par Patrick Poivre d’Arvor dans son émission Place au Livre, sur LCI.

Des étudiants, un écrivain, un inspecteur de police. Ils se rejoignent dans leur volonté de reprendre le contrôle de leur existence.

Certains réussissent, d’autres ont davantage de mal. Ils tentent tous leur chance.

Que dire enfin de cette étrange disparition ? Berg a-t-il été assassiné ? Est-ce un rapt ? Une vengeance ? Le commissaire Castel mène l’enquête. Avec l’aide de Mansiski l’éditeur, va-t-il percer le secret de cette étrange affaire ? Une autre façon de découvrir le monde de l’édition.



Un

Elle m’a donné rendez-vous au Bar des Echos. Une grenadine, un livre sur la table en marbre lui tiennent compagnie. Doisneau aurait pu lui voler un instant de noir et blanc.

Au milieu de la foule, elle m’attend. La tête haute, la silhouette droite comme soulagée du poids de l’habitude. Des regards parfois se perdent sur l’étoffe qui l’habille. Elle est de ces filles dont on dit qu’elles sont jolies, à moins de les dénigrer. Il faut avoir lu, peint ou aimé pour y être ouvert.

D’un coup de téléphone, elle s’est introduite dans mon quotidien. Le temps de me dire qu’elle aime ma façon d’appréhender la peinture, la littérature. Pour convenir de cette entrevue aussi... J’aurais pu me méfier. Elle a du trouver mon numéro dans le répertoire de Jérôme. Elle me trouve sympa. Amusant...On s’habille de ce qui traîne sous la main. On se joue, et finalement on s’y perd. L’image compte plus que l’essence, et dans cette course, nous sommes de plus en plus malheureux. Mais il ne faut pas le montrer, cela ne se fait pas ! Marine a compris ces ambiguïtés, et sous mon masque, elle va au delà du personnage.

Assis en face d’elle, la parole timide mais le regard franc, je revois les pages de mon adolescence.
- Vous ne vous dévoilez pas beaucoup.
- C’est à vous de me découvrir.
- Chiche !
- Je vous préviens alors.... Je vous prends au mot.
- Vous me faites penser à tant de choses.
- Il y a peut-être un mystère... Quelque chose comme un secret... Vous aimez le temps présent ?

A l’entendre, on comprend qu’elle n’attache d’importance qu’à l’émotion.
- Le passé me semble si abstrait... Dîtes, êtes-vous vivant ? Je veux dire...

Elle vit chez une amie. Jérôme n’a fait que passer. Que cherche-t-elle, que veut-elle ? Les questions filent très vite sans que l’on sache si elle est capable d’y répondre. Certaines phrases m’incitent à croire qu’elle attend tout de la vie.
- Moi, je suis vivante. Mais tous ceux que je croise sont morts. Ils n’existent pas.

Elle n’a pas de modèle à imiter, juste un idéal lointain. Fille du siècle, elle est une enfant de la Crise. On lui a confisqué l’espoir par des promesses non tenues. On l’a bafouée en faisant mine de l’écouter. On réussit même à lui supprimer le réconfort de l’amour. L’argent lui semble vain, la réussite illusoire. L’époque lui parait incertaine. Malgré ces menaces, elle est là, souriante. L’échec des adultes ne se lit pas dans son regard. Elle vit envers et contre tout. Elle me fait envie. Il y a comme une sorte d’insolence. Marine sent que c’est la seule solution.

Le livre sur la table achève de m’intriguer.


Deux

Marine avait dix-neuf ans. D’elle, je ne sus absolument rien. Pendant les deux mois que dura notre relation, elle ne se dévoila guère. Au hasard de ses trop rares confidences, j’appris qu’elle venait de l’est, une petite ville où les chevalets marquent le tombeau d’une industrie en ruine. Elle aimait Rimbaud, et suivait des cours de littérature à la faculté quand elle y pensait. Comme les Américains de la Lost Generation, elle semblait perdue dans la société. Elle ressemblait à une Alice qui se serait trompée de pays ou d’époque sans que l’on sache si elle allait se réveiller d’un rêve ou d’un cauchemar.

C’est au cours de l’inauguration de la nouvelle boîte de Laurie que je devais la rencontrer. La musique fleurait bon Montmartre. Autour d’une table bancale, on s’attendait à trouver Cocteau ou Sartre, pendant que Vian jetterait un peu de vie dans sa trompette. Ce n’était qu’une cave à la pénombre enfumée, du déjà vu, mais les clients semblaient apprécier.

Il était encore tôt, vingt-trois heures peut-être. La fête battait son plein. A tout rompre, le petit orchestre jazzait pour des corps sur la piste. Au milieu de tout cela, les jumelles Marion et Amélie assuraient le spectacle.


Berg

Vous feriez mieux de laisser la littérature à des gens de talent. Ce que vous écrivez ne vaut rien !

Au cours des cinq années de gestation de La passante, Berg avait proposé son oeuvre aux grandes maisons. Milliard, Masse, et quelques autres... Les réponses étaient invariables : Malgré la qualité de votre ouvrage, nous ne pouvons l’inscrire en nos collections. Jusqu’à ces deux lignes envoyées par un vieux satrape, la plume castratrice. Cela ne valait donc rien, de la merde !

Berg avait accusé le coup. Il en avait voulu à cet homme, avant de faire de cette lettre un trophée soigneusement plié dans son portefeuille. C’était une leçon d’humilité. Il devait réussir, pour lui prouver qu’il était capable. Qu’il savait écrire ! Les réécritures et les corrections se multiplièrent. L’auteur n’était jamais sûr. Des trois cents pages du premier jet, il était parvenu à conserver une centaine de feuillets, et encore, il aurait continué longtemps son travail de sape.

Berg comprit que son style s’accordait mal de la demi-mesure. Les réactions suscitées ne pouvaient qu’être tranchées. Pour vérifier sa théorie, il présenta le texte à un concours régional ayant un jury d’écrivains, et de journalistes locaux. C’était un galop d’essai, dans l’espoir de se faire remarquer. Les uns furent emballés, les autres jugèrent bon de l’exécrer. Les pros contre les antis, déjà. Berg n’a pas emporté le premier prix, mais sa nomination au palmarès sonna comme une victoire. Il sentait qu’il fallait aller vite, profiter de cette dynamique.

Un instant, il crut forcer le destin en publiant lui même le texte. L’homme se mit en quête d’un imprimeur. Calculatrice à la main, il décortiqua des devis, fit des estimations. Cela appartenait au domaine du possible, mais quelle patience. Berg fit une pose, il pesa le pour et le contre. Il tenterait encore une fois sa chance. En cas d’échec, alors il se lancerait dans cette bataille par ses propres moyens. Il venait d’entendre parler d’un petit éditeur à Paris.

Ce n’était pas un novice qui frappa à ma porte. Il avait des connaissances sur le milieu. Ecrivain, il savait comment se prépare un ouvrage, les différentes étapes qui conduisent au produit fini. Pourtant, il avait gardé des rêves. Ce n’était pas que du commerce, il y avait quelque chose de magique.

Pendant l’enfantement de La passante, nous prîmes l’habitude de nous voir trois jours par semaine, afin de faire le point sur l’état d’avancement. Je me souviens de son empressement fiévreux qui alternait avec son sérieux déterminé. Lorsque l’imprimeur nous fit parvenir les épreuves pour convenir du Bon à Tirer, il fallut à Berg une dizaine de minutes pour comprendre que les pages devant lui étaient nées de sa plume. Quelle excitation quand, quinze jours plus tard, nous reçûmes la maquette définitive ! Il passa une heure à tourner le bouquin dans tous les sens, à l’ouvrir, le fermer. Il le flairait, l’agitait...