Extraits :
Au bord de la voie ferrée, Claire se sent revenue en un lieu d’origine. Pourtant, elle ne sait pas encore qu’elle se trouve là à proximité de la maison où elle est née. Quand, voici plus de trois ans, elle a emménagé dans ce quartier, elle n’a pas réalisé combien elle s’est rapprochée de celui de sa naissance.
Si Claire se meut facilement dans l’espace de ses créations - elle est artiste -, elle souffre d’une difficulté, peut-être congénitale, à relier géographiquement les endroits. Comme on dit, elle n’a guère « le sens de l’orientation ». Se promenant tous les jours au hasard dans les rues, elle a fini par découvrir un sentier calme et ombragé parallèle à ce chemin de fer, à la lisière des deux quartiers, son ancien et son nouveau.
Dans cette allée surplombant les rails, il lui arrive de s’asseoir, toujours sur le même banc. Elle ne s’explique pas le sentiment familier et euphorique qui la baigne alors. Est-ce le bruissement léger des frondaisons de part et d’autre de la voie en contrebas, qui la berce ?
En quelques minutes, cette voie la mènerait à la petite gare en face de laquelle elle naquit.
Son habitation actuelle n’est cependant pas assez proche de ce chemin de fer pour y entendre les trains. Les trams, par contre, composent à son oreille une tapisserie d’autant plus joyeuse qu’elle lui parvient estompée, sa chambre ne donnant pas directement sur la rue.
Par sa fenêtre entrouverte, le soir avant de s’endormir ou le matin avant de se lever, de son lit elle les écoute. Dans les premiers temps de son installation, elle s’étonnait de trouver leur tintement et leur roulement si familiers. Trams et trains se ressemblent, roulant sur des rails. Ce bruit continu, ce glissement sans crissement, la transportait en un temps passé, mais non ailleurs, car l’air le véhiculant était d’une qualité familière, familiale dirais-je. Moins sensible au son même qu’à l’air par lui traversé, elle retrouvait en partie le monde de ses perceptions enfantines. (...)
Bercée par le passage des trams comme sans doute elle le fut, petite enfant, par le passage des trains au bruit amorti par les murs, elle se disait parfois : Je mourrai dans cette chambre, puisque cet appartement m’appartient, et que je ne déménagerai plus. Alors, elle se sentait un instant coincée, prisonnière. Puis, secouant ces idées paralysantes, elle se levait et marchait vers ses occupations interrompues, car c’était seulement au moment de la sieste qu’elle pensait à cela. Preuve, peut-être, que sa fatigue venait d’un état dépressif ; en ces premiers temps de son emménagement, elle avait des problèmes sentimentaux.
Mais ces pensées venaient aussi d’une sagesse : il est vain de nier la mort ; songeant au début, à la naissance, il est logique de songer à la fin. Même si c’est inconsciemment qu’elle retrouvait l’environnement de son premier souffle de vie.
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