Extraits :
Ce soir-là, au fond du café, Hercule a bu. Seul au milieu de tous les autres. Brouhaha. Conversations sans suite. Mais tournant toujours autour de la même chose. Des mêmes souvenirs. Combien sont-ils à avoir connu Gertrude ? Brouhaha. Combien sont-elles à l’avoir approchée de près, à l’avoir serrée fort, un jour de blues ? Ou bien une nuit de fête... Brouhaha. Scènes isolées dans la tiédeur des corps alanguis, des langues déliées. Ce petit vieux qui rit tout seul devant un fond de verre, ses yeux perdus ne perçoivent plus toutes ces silhouettes échauffées d’alcool. Cette dame au chien jaune, à longs poils crasseux, qui fixe le carré noir de la fenêtre. La nuit est tombée depuis longtemps. Brouhaha. Hercule ne sait plus qui sont tous ces gens. Les a-t-il jamais connus, d’ailleurs ? Il a vaguement conscience de Saturnin, qui lui remplit son verre dès qu’il est vide. C’est marrant comme il a toujours eu ce genre d’attentions, Saturnin. Des attentions malintentionnées, disait Sibylle quand elle voulait faire preuve d’originalité. Ce soir, Hercule lui est reconnaissant de prendre ainsi soin de lui. Mine de rien. En silence. Brouhaha. Hercule ne sait plus quand il a fermé les yeux pour de bon. Était-ce avant ou après que Momo soit parti se coucher ? Hercule a l’impression d’avoir pensé qu’il était bien sage, ce petit. Il n’a presque rien bu. Presque rien dit. Il était assis là, sans broncher. A peine bougeait-il un peu l’épaule quand Saturnin, par hasard... Saturnin, par hasard... Brouhaha. Hercule est parti tout seul, loin. A le voir comme ça, la tête à peine appuyée sur son poing, on pourrait croire qu’il réfléchit doucement. Sobrement. Rien n’indique qu’il ait bu. Il ne ronfle pas. Ne s’affale pas. Il a juste l’air absent. Parti dans l’éther. Loin du pressentiment qui le turlupine. Un pressentiment qu’il garde pour lui, comme il en a pris l’habitude, suite aux moqueries de Sibylle. “Tu as l’air fin avec tes pressentiments, disait-elle toujours. C’est des trucs de femme hystérique”. Mais quand donc le disait-elle ? Il y a longtemps, déjà ? Pourtant, ils se vérifient souvent, les pressentiments d’Hercule. C’est aussi pourquoi il les tait, c’est pourquoi il les craint. Mais qu’a donc dit Sibylle ? Hercule ne veut plus le savoir. Il veut rêver son rêve préféré, celui de la femme inconnue qui lui sourit derrière la vitre. Femme inconnue devenue, au fil du temps, la complice de toutes ces évasions. Ça commence toujours avec lui qui déambule dans une petite rue tranquille, à la nuit tombée. En général, il est triste, sans trop savoir pourquoi. Il marche en regardant ses pieds. Ils avancent sans qu’il fasse le moindre effort, comme s’ils existaient en dehors de lui. Comme s’ils l’emmenaient. Et puis soudain, il lève la tête et aperçoit cette femme, derrière une vitre. Elle lui sourit toujours de la même façon, douce. Comme si elle le connaissait depuis toujours. Parfois, il pleut et les gouttes d’eau lui brouillent un peu les contours du visage. D’autres fois, le soleil couchant met un reflet roux au fond de ses yeux. Toujours, Hercule se met à désirer cette femme comme un fou. Et puis ses pieds l’emmènent, inexorables, loin de la vitre, loin de la femme. Mais ce soir, ça ne marche pas. Sa vieille amie n’est pas au rendez-vous. Hercule reste planté devant des volets clos. Rien ne signale une présence féminine. La rue est triste et vide. Ses pieds refusent de bouger. Cloué au sol, il fixe le néant. C’est alors que retentit le cri, aigu et long. On dirait le cri d’une bête, mais c’est peut-être celui d’un homme. Ou d’une femme. Hercule, glacé, n’en sait rien. Il sait juste que c’est un cri, comme il n’en a jamais entendu avant, et comme il ne veut plus jamais en entendre.
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