Sommaire : L’étrangère, p1 Le vent du souvenir, p2 L’immigrant, p3
L’immigrant
Le village respirait à peine, tout comme un certain jour de l’année 1948, quelque vingt ans plus tôt. Walter Bolten avait quitté l’Allemagne, traversé l’océan, acheté une île, construit une maison et fait l’acquisition d’un cheval noir aux pattes trop fines pour les travaux de la terre. L’enfer était derrière lui. Le choix de l’exil en faisait un homme libre, lavé de toute souillure, de toute mémoire... Il avait trouvé ici une indifférence qui le renvoyait implacablement à un passé qu’il aurait voulu rayer de son existence, et qui l’isolait du reste de l’humanité pour toujours. Unique survivant de la famille, Walter Bolten bénissait le ciel d’avoir épargné à Helga, la haine aveugle. Elle était morte à vingt-cinq ans en accouchant de leur premier enfant, un bébé mort-né. Généreuse et douce, la jeune femme ne voyait que le meilleur chez les gens. À aucun moment de sa courte vie, sa confiance en l’être humain ne faillit. Aux rumeurs de la guerre, Helga disait : " Les hommes ne recommenceront plus cela. Jamais nous ne retournerons à la barbarie. Nous sommes civilisés, maintenant. " Civilisés. L’hiver de cette année-là fut particulièrement rigoureux. Walter Bolten vint se ravitailler à plusieurs reprises au village. Aujourd’hui, le stockage était des plus importants, le dernier sans doute avant un mois, peut-être davantage. Il n’avait pas choisi ce pays. Il avait fui à l’autre bout du monde, voyageur sans but, apatride, fantôme d’homme. Il n’y avait que le froid pour éteindre le brasier qui le consumait. Seule une existence d’ermite ne révélerait pas qu’il était " un de ceux-là ".
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