Extraits :
Rien de grave Perron ? Je vous sens soudain plus détendu.
Oh, rien, commissaire, juste une tante qui est morte.
Après plusieurs heures de route, la voiture de Garnier entre dans la ville de Lyon. Sa Renaud 16, Garnier n’avait pu s’en séparer car un soir il avait pris en stop Bernard Pivot, qui, lui, était tombé en panne de voiture. Depuis ce jour-là Garnier avait juré de ne plus changer de voiture.
Il est onze heures trente et la faim se fait sentir. Garnier gare sa voiture sur un grand parking souterrain de la place Bellecour. Perron et Garnier se faufilent dans les rues de Lyon. Un bar est ouvert, ils y entrent. Là, une belle jeune fille est assise sur un haut tabouret de bar. Les deux compères prennent place. Garnier est séduit par cette miraculeuse apparition.
Perron vous avez vu cette fille ? Elle ressemble à une libellule posée sur un roseau. Ses yeux sont des pièges à rêves, ses cheveux emprisonnent la lumière comme de grands filets capturant des poissons d’argent.
C’est beau commissaire, vous qui savez parler aux femmes, vous n’auriez pas un truc pour que je puisse la draguer, une phrase bien tournée ?
Je me souviens jadis, lorsque j’étais plus jeune et que mon coeur était en quête de muse en mal de tendresse, j’employais souvent ce vers de Paul Eluard : « vos yeux contiennent le levant et le couchant du soleil ».
Ok, je vais tenter ma chance.
Perron s’avance près de la jeune femme
Mademoiselle ! Vos yeux contiennent le levant et le couchant du soleil.
Clac ! Celle -là, tu l’as bien méritée, espèce de gros dégueulasse.
Ben, commissaire, j’ai bien fait ce que vous m’avez dit, et avec le ton par-dessus le marché.
Oui, mais Perron, tout est dans l’oeil ! L’oeil du grand fauve dans la savane regardant sa proie sans défense.
Sans défense, Elle chausse au moins du quarante cinq et elle a des mains grandes comme des raquettes de tennis ! Oui, je crois qu’il faut que je reste dans le traditionnel.
Garnier et Perron demeurent quelques instants dans le bar, puis partent à la recherche d’un petit bistro qui ne paye pas de mine, mais où on mange divinement. Garnier s’arrête net devant un bistro à la peinture ternie et défraîchie par le temps. Son flair ne le trompe jamais : un fumet délicat d’andouillettes et de pastis lui flatte les narines. Les deux hommes entrent dans le petit bistro où, trois grands gaillards sont assis devant le bar. Garnier et Perron vont s’installent à une petite table où des couverts sont mis. A coté d’eux une dizaine de personnes sont attablées ; à leur tenue, on dirait des ouvriers maçons. L’ambiance est conviviale et bon enfant. Le patron demande à ses deux nouveaux clients s’ils comptent prendre un apéritif. Perron commande un Martini, quant à Garnier il se laisse séduire par un petit blanc de Bourgogne. En ce qui concerne le repas, une salade composée et une fricassée d’andouillettes s’imposent. Garnier a quitté son pardessus et son chapeau. Tout en mangeant les deux hommes discutent de leur enquête à mener.
Perron, il faut tout d’abord que l’on se renseigne sur cette jeune fille et sur sa famille ; elle vit encore chez ses parents. En premier lieu, il faut faire un saut à la gendarmerie, ils ont pu entendre desrumeurs, même si les rumeurs sont souvent mal fondées. On ne doit négliger aucune piste, on va devoir se renseigner auprès des voisins mais très discrètement, on n’a aucune charge contre cette jeune fille, gagner aux jeux n’est pas un délit.
Pas un délit, ou alors un délit d’initié. Je ne sais pas, une complicité avec un représentant de la Française Des Jeux, c’est ce qui me semble le plus probable.
Il y aurait peut être une solution plus rationnelle, la chance, mais bon, vous connaissez mon opinion. Voyez Perron, prenez un puzzle de mille pièces, vous le lancez en l’air, il n’ y a qu’une chance infime pour qu’il se recompose en retombant, mais il y a tout de même, une probabilité et malheureusement pour l’instant on doit suivre cette logique. Même si elle devait gagner un million de fois on en resterait à cette logique.
Les deux hommes discutent à voix basse pour que personne ne puisse entendre leurs propos, puis tout à coup Perron a une envie pressante. Il demande à la serveuse les toilettes. Garnier reste seul une bonne demi-heure, s’étonnant de l’absence prolongée de Perron, quand soudain son portable retentit ; il décroche. Perron est au bout du fil :
Allo Perron mais que faites-vous, il y a une demi- heure que je vous attends.
Ben, commissaire, je suis bloqué dans les toilettes. Le verrou est bloqué et, en voulant atteindre la petite ouverture au dessus de la cuvette, j’ai dû monter sur des tuyaux d’eau et l’un d’eux a cédé. J’ai de l’eau jusqu’aux genoux, faites vite, commissaire.
N’ayez crainte, je fais le nécessaire.
Garnier se déplie comme un ressort de sa chaise, tout en affichant un sourire ironique. Il se dirige dans la cuisine où il tombe nez à nez avec le cuisinier.
Cher ami j’ai de mauvaises nouvelles pour vous, votre navire chavire ; il y a une voie d’eau dans la cale. Les femmes et les enfants d’abord. « Oh, combien de marins combien de capitaines ... »
Vous êtes bien gentil mais je n’ai pas tellement de temps pour plaisanter. Mais putain d’où sort toute cette flotte ?
Des toilettes, je vous dis ! Mon collègue a malencontreusement heurté un tuyau en voulant s’échapper par la petite lucarne, se sachant bloqué par le verrou.
Oh putain de bordel de merde, il y a dix centimètres de flotte dans la salle de resto. Mon parquet tout neuf ! J’espère que vous êtes bien assuré, il y a urgence ! Martine passe moi le tournevis qui est dans le grand tiroir.
Le restaurateur arrête tant bien que mal le flux de l’eau. Il coupe en premier lieu le compteur d’eau puis passe un tournevis à Perron pour qu’il puisse démonter le verrou de l’intérieur.
Après une dizaine de minutes Perron est enfin libéré. Le restaurateur constate que le verrou dévissé est en parfait état de marche, ce qui intrigue Garnier. Il ressent en lui une chose étrange, une sorte d’avertissement. Quant à Perron, il est égal à lui-même, imperturbable comme à son habitude. Enfin Perron et Garnier retournent à leur place pour finir leur repas tout en reprenant le cours de leur conversation.
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