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Un
Elle m’a donné rendez-vous au Bar des Echos. Une grenadine, un livre sur la table en marbre lui tiennent compagnie. Doisneau aurait pu lui voler un instant de noir et blanc.
Au milieu de la foule, elle m’attend. La tête haute, la silhouette droite comme soulagée du poids de l’habitude. Des regards parfois se perdent sur l’étoffe qui l’habille. Elle est de ces filles dont on dit qu’elles sont jolies, à moins de les dénigrer. Il faut avoir lu, peint ou aimé pour y être ouvert.
D’un coup de téléphone, elle s’est introduite dans mon quotidien. Le temps de me dire qu’elle aime ma façon d’appréhender la peinture, la littérature. Pour convenir de cette entrevue aussi... J’aurais pu me méfier. Elle a du trouver mon numéro dans le répertoire de Jérôme.
Elle me trouve sympa. Amusant...On s’habille de ce qui traîne sous la main. On se joue, et finalement on s’y perd. L’image compte plus que l’essence, et dans cette course, nous sommes de plus en plus malheureux. Mais il ne faut pas le montrer, cela ne se fait pas ! Marine a compris ces ambiguïtés, et sous mon masque, elle va au delà du personnage.
Assis en face d’elle, la parole timide mais le regard franc, je revois les pages de mon adolescence.
Vous ne vous dévoilez pas beaucoup.
C’est à vous de me découvrir.
Chiche !
Je vous préviens alors.... Je vous prends
au mot.
Vous me faites penser à tant de choses.
Il y a peut-être un mystère... Quelque chose comme un secret... Vous aimez le temps présent ?
A l’entendre, on comprend qu’elle n’attache d’importance qu’à l’émotion.
Le passé me semble si abstrait... Dîtes, êtes-vous vivant ? Je veux dire...
Elle vit chez une amie. Jérôme n’a fait que passer. Que cherche-t-elle, que veut-elle ? Les questions filent très vite sans que l’on sache si elle est capable d’y répondre. Certaines phrases m’incitent à croire qu’elle attend tout de la vie.
Moi, je suis vivante. Mais tous ceux que je croise sont morts. Ils n’existent pas.
Elle n’a pas de modèle à imiter, juste un idéal lointain. Fille du siècle, elle est une enfant de la Crise. On lui a confisqué l’espoir par des promesses non tenues. On l’a bafouée en faisant mine de l’écouter. On réussit même à lui supprimer le réconfort de l’amour. L’argent lui semble vain, la réussite illusoire. L’époque lui parait incertaine. Malgré ces menaces, elle est là, souriante. L’échec des adultes ne se lit pas dans son regard. Elle vit envers et contre tout. Elle me fait envie. Il y a comme une sorte d’insolence. Marine sent que c’est la seule solution.
Le livre sur la table achève de m’intriguer.
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