Présentation du Livre :
Relations humaines et professionnelles au sein d’un mastodonte de la finance. Ambitions, carriérisme, solitude, amitiés, hypocrisie, évaluations bidons, magouilles, pouvoirs et marionnettes... Dans ce monde où la méchanceté paie, déontologie et éthique ne sont que prétextes à la péroraison. Ceux qui détiennent le pouvoir ont depuis longtemps perdu tout scrupule tandis que ceux qui espèrent se hisser au sommet sont prêts à tout pour réussir. Mais réussir quoi ? Entre New York et Bruxelles, nous assistons, impuissants, à la déliquescence de l’humanité, ravalée au rang de petit soldat et qui n’a comme choix que celui de se taire et d’obéir. Pour faire avancer ce petit soldat, nul besoin d’arme compliquée, un peu de peur suffit. Savamment distillée, à la limite de la perversité, elle s’insinue si bien dans le quotidien qu’elle finit par en devenir une composante intrinsèque.
Barbe Perrin a sorti son scalpel pour nous décortiquer sans complaisance ce panier de crabes. Elle étripe, dissèque, éviscère à souhait le phénomène, tout en nous livrant au final un espoir singulier, qui ne rime ni avec rébellion ni avec révolution, mais qui nous offre d’avoir côtoyé dans ces quelques pages un homme debout.
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Extraits :
Achaire boit une gorgée de gin tonic, fait tinter les glaçons contre le bord de son verre et pousse un soupir. Les nouvelles éparpillées du monde, qui s’étalent sur les pages de son journal, s’apparentent à une songerie sans queue ni tête. Après avoir salué la chute du mur de Berlin comme la victoire suprême du capitalisme sur l’obscurantisme économique, les Etats-Unis en construisent un sur leur frontière avec le Mexique. Pour protéger le marché libre contre quels abus ? Achaire lâche son journal, le laisse tomber par terre et regarde par le hublot. Le bleu du ciel repose sur une nappe de cumulo-nimbus. Une immense barbe à papa.
A quoi ressemble un mur de près de mille cent vingt kilomètres de long, vu d’en haut, à une altitude de dix mille mètres ? Achaire songe à la muraille de Chine. Quand il était petit, son grand-père lui racontait que la seule chose que les cosmonautes pouvaient voir sur la terre, depuis la lune, c’était la grande muraille ! Ses yeux d’enfant s’arrondissaient en imaginant les circonvolutions de cet anguleux serpentin sur une boule toute bleue. Un peu plus tard, en lisant Paul Eluard, il avait appris que la terre pouvait être bleue comme une orange. Alors, il s’était dit que oui, peut-être y avait-il du vrai dans le conte de son grand-père. Peut-être les cosmonautes avaient-ils vu la grande muraille, quand ils s’amusaient à gambader sur la lune, avec leurs bottes de sept lieues. Ou peut-être avaient-ils tout simplement cru qu’ils la voyaient. Croire, les hommes s’en contentent parfois. Pas toujours. Pas quand ils sont policiers, par exemple, et qu’ils interrogent, par exemple, un demandeur d’asile. Là, ils ne peuvent pas croire, il leur faut des preuves, parce qu’ils ont une mission sérieuse à accomplir. Mais quand il s’agit de la vision qu’on peut avoir de notre planète depuis la lune... pourquoi ne pas croire ? Pourquoi ne pas croire que l’oeuvre de l’homme est visible dans l’espace, au-delà de la croûte terrestre ? C’est tellement tentant.
Achaire boit une autre gorgée de gin tonic.
A quoi sert un mur de près de mille cent vingt kilomètres de long, vu d’en haut, à une altitude de dix mille mètres ?
Quand il était lycéen, Achaire prenait le car chaque matin pour couvrir les quinze kilomètres qui séparaient sa maison de son lycée. Et il aimait être assis derrière la vitre de ce car. Il aimait la sensation de passer à travers les villages sans en faire partie, en simple et lointain spectateur. Il aurait voulu, alors, vivre de la même manière, sans être touché par les évènements. Qu’ils restent extérieurs. Maintenant qu’il a grandi, qu’il est devenu adulte, il ne prend plus le car. Non : il prend l’avion. Et il retrouve dans chaque avion cette sensation d’éloignement du monde.
A quoi ça sert, le monde ?
A quoi il sert, lui, Achaire Dambroise ? Il pourrait tout aussi bien ouvrir le hublot, sauter et disparaître, et quelle différence est-ce que cela ferait ? La terre, dans son absolu, serait toujours bleue, même comme une orange. Les enfants continueraient à rêver de la grande muraille. Les adultes à construire des murs. Des murs pour se protéger. Se protéger des bêtes, de la pluie, du vent, du soleil, des orages, du froid, de la neige, du gel... des ennemis. Et puis des murs pour se séparer les uns des autres. Se séparer des voisins, des amis, de la famille. Réaliser l’individu dans sa chambre, dans sa cuisine, dans son bureau, dans sa baignoire, sur le siège de sa toilette... Bien séparé, bien caché, bien enfermé. Les enfants ne tournent pas la clé. C’est trop haut, ils sont trop petits. Est-ce pour cela, parce qu’ils sont petits, qu’ils aiment marcher sur les murs ? Le monde serait-il différent si on construisait les murs tout simplement pour que les enfants puissent marcher dessus ? Une prison serait-elle une prison si des enfants jouaient sur les murs, à la place des projecteurs ?
Achaire fait signe à l’hôtesse et lui demande un autre gin tonic. Elle s’excuse en agitant une mousse de boucles blondes :
Il n’y a plus de tonic.
Ça ne fait rien, je le prendrai avec une rondelle de citron.
A quoi sert un mur ?
Achaire sursaute et dévisage l’hôtesse comme si elle lui avait parlé en martien. Elle répète sa question :
Je vous le sers pur ?
Oui, pur, oui c’est ça...
Achaire se passe une main sur le front. L’hôtesse lui tend le verre.
Vous vous sentez bien ?
Mais oui.
Agacé, Achaire prend le verre et le porte à ses lèvres. La brûlure de l’alcool lui fait du bien.
A quoi sert un mur entre deux pays, à l’ère de la mondialisation ?
Derrière le hublot, le matelas de cumulo-nimbus a cédé la place à des franges de cirrocumulus, au travers desquelles on aperçoit l’océan Atlantique. Les Mexicains prendront des bateaux. Comme les Cubains, même si pour d’autres raisons. Les Etats-Unis auront beau essayer de bloquer l’afflux d’une main d’oeuvre clandestine, les illégaux, les sans-papiers continueront d’affluer. Ils prendront la mer dans des barques, sur des radeaux, sur des planches, sur de vieux pneus... ou bien, à l’instar de Panamarenko, ils inventeront des machines volantes et ils passeront au-dessus du mur avec des ailes de papier, des ailes de plastique, des ailes portées par le souffle de la misère. Et le mur n’éteindra pas ce souffle. Et tant que ce souffle existera, il y aura des hommes, il y aura des femmes, qui prendront la route en croyant qu’ils peuvent passer à travers les murs. Et parce qu’ils le croiront, ils passeront. Quant à ceux qui se voudraient bien au chaud, à l’abri du mur, ils oublieront que la protection ne dépend pas d’un mur, mais d’un système. Un système de protection sociale, et non pas de protection murale. Avoir du travail, ne pas en avoir. Avoir de l’argent, ne pas en avoir. Avoir des droits, avoir des devoirs, avoir des avoirs. Qui prend le travail de qui ? Quand cent, quand mille, quand dix mille personnes sont licenciées, qui prend le travail de qui ? Les travailleurs des usines réimplantées ailleurs ou bien les actionnaires qui veulent voir gonfler le montant de leurs dividendes ? Qui a peur de qui, pour avoir besoin de murs ? Quand dix mille, quand cent mille, quand un million de personnes descendent dans la rue pour réclamer des emplois, des salaires, la santé pour tous, des pensions, une vie décente et même un peu plus, qui a peur ? Qui est devant le mur et qui est derrière ? Qui est l’ennemi ? Qui attaque qui ? La grande muraille était censée protéger contre les invasions, les pillages, les guerres. Qui envahit qui, aujourd’hui ? Quelles sont les armes des assaillants qui déferlent à nos frontières ? Avec quoi nous menacent-ils ? Où se trouvent leurs couteaux, leurs lances et leurs flèches ? Où se trouve la gueule du canon et qui détient le pouvoir de la mise à feu ? Qui nous menace ? Qui nous vole ? Qui vole quoi ? Qui vole qui ?
Achaire étend ses jambes et ce faisant, déchire son journal. Des nouvelles éparpillées du monde, collées ensemble sur quelques feuilles de papier, au-dessus des nuages. Qui va tirer les marrons du feu ? Qui va tirer les bénéfices du travail de ces clandestins qui produisent plus qu’ils ne consomment ? Achaire s’endort.
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