Extraits :
Ils étaient quatre, grelottant sous la neige. Bernadette, alerte malgré le froid qui perçait ses habits de misère, poussait une voiture d’enfant. Jean-Guy, en culotte courte, trottinait à ses côtés, soufflant de temps en temps sur ses doigts violacés. Et, loin derrière eux, le grand corps étique d’un homme aux cheveux roux, allait boitillant. C’était Charles Ménager, qui sortait tout juste de prison.
La veille, à Châlons, la porte de la liberté franchie, un individu affable qu’il ne connaissait pas, lui avait glissé discrètement un papier. Prenant ensuite la direction de la rue Mirabeau où, dans un antre provisoire Bernadette l’attendait en compagnie des enfants, il avait lu ces mots écrits par une main maladroite : « Il y a du travail pour toi à la fromagerie de Lontru - Ardennes. » Soudain fou de joie, il avait acheté un bouquet de roses blanches à une miséreuse, sur le trottoir ; et, sa blessure à la jambe encore mal cicatrisée, avait, comme par miracle, cessé de le faire souffrir. Oubliant tout : les six mois de détention, la bagarre du café Larue et ses fâcheuses conséquences, il s’était laissé nourrir de nobles résolutions. Partis le lendemain par le premier train, les Ménager avaient débarqué sur le quai de la gare de Lontru et s’étaient précipités à la Fromagerie Vorand où Charles avait signé le contrat d’embauche ; puis ils en étaient ressortis, pourvus d’un acompte en billets neufs et surtout d’un logement.
A présent, dans la rue principale de Lontru, on les regardait passer, de derrière les vitres embuées. C’était certes une étrange famille, à l’allure bohémienne ; mais aussi, à cette heure, une famille comblée. Léa, toute menue sous son bonnet mité, souriait aux anges.
Quel beau pays ! s’exclamait Bernadette dont le visage rayonnait d’une joie bien visible.
Charles folâtrait. Il scrutait tour à tour l’église, la façade sculptée de la maison du notaire, la devanture de l’épicerie. Jean-Guy, les mains recroquevillées dans ses poches, sifflotait. Tous ouvraient de grands yeux admiratifs.
Soudain ils aperçurent la pancarte indiquant la route de la Barre.
Il faut aller par là, comme c’est écrit sur le papier, dit Bernadette.
Et tandis qu’ils descendaient vers le fond de la vallée, elle confia à son époux :
Enfin, tu as un bon patron maintenant !
Ses savates de toile rouge prenaient l’eau. Elle les observa un instant en pensant qu’elle s’en rachèterait bientôt une paire avec l’argent de l’acompte.
Maintenant ils traversaient le pont. Penché sur le parapet, Jean-Guy s’attardait à regarder l’Audry couler entre ses berges blanches.
Viens petit ! Tu auras le temps plus tard, lui dit son père.
Et les marronniers défilaient de chaque côté de la route, réunis par le haut en forme d’arc de triomphe. Le landau perdit une roue ; et Bernadette dut porter la petite pendant que Charles réparait. Tout à coup Jean-Guy s’écria :
Papa ! Maman ! Regardez, c’est là-bas !
En effet, droit devant eux, des toits rouges à demi- enneigés, tranchaient sur le gris du ciel. Le coeur des Ménager se mit à battre très fort ; leurs enjambées se firent plus franches.
Eh bien, si c’est ça, reconnut Charles, Vorand ne s’est pas moqué de nous.
Plus ils approchaient des quatre grandes maisons, plus ils acquéraient la certitude que l’une d’elles fût la leur. Et Bernadette riait, riait à n’en pas finir, comme si elle allait recevoir le présent rêvé de sa vie. Elle se voyait déjà, visitant les pièces spacieuses et parlant aux voisines.
S’étant engagés sur le chemin, ils virent bientôt des enfants, encapuchonnés et rouge sang, qui jouaient dans la neige.
Hé ! Les gamins, appela Charles.
Mais ceux-ci, un peu effarouchés, firent semblant de n’avoir pas entendu.
Gamins, insista-t-il, savez-vous où se trouve la maison inhabitée ?
Deux garçons se détachèrent alors du groupe et, sans même réfléchir, répondirent en choeur : « Mais y’en a pas M’sieur ! »
Charles haussa les épaules, prit Bernadette à témoin :
Hein Dédette... pourtant, sur le papier...
Oui ! appuya-t-elle, il y a bien écrit : “ les maisons rouges, route de la Barre. ” Ce ne peut être qu’ici.
Pendant un long moment Charles espéra un revirement dans la mémoire fragile de ces gosses ; mais ce fut en vain. Comme déjà il se préparait à rebrousser chemin, un gros garçon timide aux joues pourpres s’avança et dit :
Si vous voulez, Monsieur, je vais demander à ma mère.
Oui, tu seras bien gentil.
L’enfant pénétra dans la dernière des maisons rouges et revint aussitôt en compagnie d’une femme au ventre énorme et à la démarche dodelinante. C’était Julie Colleaux, que les dires de son fils avaient transfigurée et qui vociférait de loin :
Vorand, canaille ! Et avec des gosses par-dessus le marché. Ah ! Pourquoi ne l’a-t-on pas brûlée, cette satanée cabane ?
Quand elle ne fut plus qu’à deux pas des Ménager, elle ajouta, l’air navrée :
Mes pauvres gens, si vous saviez ce qui vous attend !
Quelle sincérité ! Devançant son époux, Bernadette dit :
Oh ! Madame, nous saurons bien nous en contenter. Laquelle des quatre est-ce ?
Aucune, répondit Julie. Celles-ci sont des palais à côté du taudis que Vorand vous a loué. Suivez-moi.
Ils parvinrent au bout du chemin. Là, cachée à moitié par une haie de broussailles, la cabane maudite hibernait sous la neige.
C’est ça, vous croyez, questionna Bernadette dont les jambes, soudain, pliaient.
Oui ! Et là-dedans : cinq morts en deux ans. N’y mettez pas les pieds, je vous en supplie.
Sous l’oeil fier de Charles qui s’efforçait de rester calme, Bernadette fondit en larmes.
Papa, moi je ne veux pas aller dans cette vilaine maison, suppliait Jean-Guy.
Tais-toi, ordonna Charles. Tu iras où l’on voudra.
Pauvre gamin, lança Julie, prise de pitié.
Charles Ménager la toisa d’un regard sévère. Aurait-elle été trop indiscrète ? Elle tenta de réparer :
Oui, il a froid le petit. Par un temps pareil, c’est bien normal. Allez, venez prendre une tasse de café à la maison !
Charles refusa d’abord catégoriquement ; mais comme Léa pleurait dans sa voiture, il proposa :
Vas-y-toi, Dédette ! Moi, pendant de temps-là, je visiterai notre château.
Julie était bouche bée. Elle songeait au démon, revoyait Ernestine, morte sur le plancher. Pour rien au monde elle ne laisserait ces gens s’y installer.
Vous n’allez tout de même pas... murmura-t-elle à l’intention de Charles.
Mais Charles ne dit mot. Il s’avança sur l’étroit sentier qui menait à la baraque. De la poche de sa veste il sortit une clé qu’il engagea à grand-peine dans la serrure rouillée. Puis il entra.
A cet instant, Julie se prit le visage à deux mains. Ses yeux ronds effarouchés semblaient rouler entre ses doigts.
Elle poussa un cri et disparut.
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