Extraits :
Un coeur constellé d’ombres et de clartés
Quand Ophélie chante, elle sent les notes de plus en plus élastiques, comme si l’Espace s’étirait en leur sein. Sa voix s’arrache avec effort à une note pour passer à la suivante. Ces notes portent un Espace et fusionnent avec lui.
Ceux qui l’écoutent voient se dessiner en leur esprit une architecture dont le matériau est espace, un espace modelé, modulé, par la voix. L’espace n’y est plus le vide entre des éléments construits, mais ces éléments eux-mêmes.
Ophélie répète son chant, le reprend, inlassable. La salle déserte tantôt retient le souffle, tantôt en vibre tel un immense instrument. L’espace palpite ou se suspend au-dedans du contenant qu’est le théâtre. Ophélie s’accorde une pause.
A ce moment s’ouvre la porte du fond. Deux hommes se dirigent vers la scène où la chanteuse boit un verre d’eau. C’est Thomas, le directeur, accompagné d’un inconnu.
Voici Gabriel !
Non, Gabria ! Ma mère m’a appelé ainsi, car c’est l’airbag qui lui a sauvé la vie lors d’un accident de voiture, ceci avant ma conception. Gabria, c’est airbag vu à l’envers.
Aurais-tu un destin salvateur ? lui demande Ophélie.
Gabria se le demande souvent, ce qu’il ne confie pas de peur d’avoir l’air... « gonflé », comme on dit. Il se croit l’inspirateur de bien d’idées, de projets, de réalisations actuels. Le laconisme de ses poèmes, car il est poète, est en effet porteur de tant de possibilités nouvelles ! Gabria les ressent, les exprime à sa façon symboliste et en une abstraction brève et concentrée. Si ses poèmes se reçoivent sans besoin d’explication, s’ils animent d’une pure beauté, s’ils sont gemmes d’une vision précieuse, ils éveillent, aussi et peut-être par conséquent, mystérieusement la raison et l’intelligence. Ils se contemplent comme s’entendent les chants d’Ophélie.
Ophélie et Gabria perçoivent cette dimension où les êtres n’ont plus de limites, où tout s’échange et se transmet sans le barrage de la condition corporelle, où les esprits communiquent sans filtres ni blocages.
D’emblée, Ophélie et Gabria se reconnaissent mutuellement en cette dimension.
Le poème concis de l’un traversera aisément l’ample chant de l’autre.
Si l’aile est flèche, le chant est espace par elle traversé.
Un amour naît aussitôt entre ces deux êtres, d’un ordre difficile à cerner. Ayant deviné cette affinité, Thomas a voulu les faire se rencontrer en l’absence des autres.
Les autres, c’est d’abord Miranda, la muse et l’actrice du directeur. Puis viennent Rachel, Martha et Leïla, le trio de danseuses. Arriveront bientôt Abdel, chroniqueur exilé, et Alice, chanteuse-danseuse chagrinée.
Fidèle, un choeur accompagne les représentations. C’est le Choeur des Intuitions, choeur mixte d’hommes et de femmes habillés humblement de noir afin d’illustrer l’absence ou le peu de cas fait trop souvent de leur évidence.
C’est au tour des danseuses de répéter. Elles ont choisi une musique aussi terrienne qu’est aérien le chant d’Ophélie.
Voici donc, rappelant de Valéry « les ombres immenses des ivrognes » qui s’agitent sur les murs à l’arrivée du « choeur ailé des illustres danseuses », voici donc des roulements cubiques et bachiques qui déferlent à l’arrivée du trio danseur.
L’Espace se met à vibrer, à battre tel un coeur au rythme de leurs gestes. La force gracieuse de leurs mains, de leurs poignets courbés, ouvre l’Espace qui plisse et replie sa dilatation de part et d’autre de la trouée. Plis d’un rideau spatial autour d’on ne sait quel vide à emplir de musique.
La Terre a appelé, convoqué l’Espace !
Non me référant à Valéry, mais mon inspiration s’en souvenant en rejoignant la sienne, je suis tentée ici par les mêmes contrastes. L’ivresse artificielle dansant en ombres sur les murs et l’ivresse naturelle des « claires danseuses ». Certes, la vigne fait partie de la Nature, et l’hommage à ses fruits souffre de rares excès. « Souffrir » étant à comprendre en deux sens.
Il est vrai qu’un excès de tourbillon non maîtrisé peut faire tomber la danseuse qui heurtera de son front le sol pourtant porteur.
De même, il est un excès de jeu d’esprit qui, dans l’ébriété de sa virtuose facilité, en oublie des enjeux sérieux et graves.
Comme en musique, tout est question de mesure.
C’est en pesant les mots qu’éclôt la légèreté !
Méditant à partir de pesants problèmes, on les allège. Et cette légèreté n’enlève rien à leur gravité.
Méditer léger, comme boire et manger léger, remarque Miranda. Cela se rejoint, en effet.
Mais, s’interroge Gabria, ceci se transmet-il hors de la voie méditative ? Quelle voie pour le monde ? Courant d’une ère à l’autre, le monde erre plus que jamais.
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