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Lettre d’adieu à Stella
Stella, tu es partie.
Voilà bien trois mois que tu es partie, et ton absence a obscurci de plus en plus mes jours d’un voile noir, au fil de mes attentes et de mes espoirs déçus.
Je ne sais plus pour quelle raison nous nous sommes disputés une fois de plus, tout ce que je me souviens c’est que tu m’as dit, en claquant la porte de notre appartement situé au dernier étage de cette tour de vingt étages où nous avions emménagé au printemps dernier pour y abriter notre amour, loin des commentaires de ta famille qui ne cessait de te répéter que je n’étais pas fait pour toi, que nous n’étions pas du même rang, que je n’étais qu’un pauvre type sans avenir et que tu serais forcément malheureuse avec moi... Bref, que nous n’avions aucun avenir ensemble... Et que tu me quittais !
Je sais. Avant de te connaître, j’avais pas mal roulé ma bosse de petits boulots en petits boulots et rappelle-toi, mon côté marginal t’avait séduit.
Enfin c’est que tu me disais. Et que tu m’aimais !
Je n’ai pas cru à ton départ définitif, même en te voyant rassembler tes affaires dans ton grand sac fourre tout. Ce n’était pas la première fois que tu tentais une opération de ce genre, mais toujours tu revenais le lendemain, te blottissant dans la chaleur de mes bras pour te faire pardonner cette nouvelle escapade.
Je savais où tu allais. Tu retrouvais ta famille qui essayait en vain de te retenir auprès d’elle, mais me disais-tu à ton retour :
Je t’aime et tu es mon petit vagabond chéri. Jamais je ne te quitterai !
Moi, j’oubliais tout en ta présence, ne me rappelant plus les motifs futiles de notre dispute et la vie reprenait.
Mais les jours ont passé en espoirs vains et je t’attends toujours. Je ne sais combien de temps encore, mais ma vie, sans toi, n’a plus de sens.
Au début j’allais rôder autour de ton bureau et je ne sais comment tu faisais pour m’éviter mais je ne te voyais jamais. Alors j’ai décidé un jour de te faire demander à ton travail et il me fut répondu que tu ne venais plus ici depuis un mois environ. Réponse ambiguë dont je me suis contenté, je l’avoue...
Je ne sais pas où habitent tes parents. Il vaut mieux pas qu’ils te voient pas, m’as-tu dit aussi, ce sont des rupins et tu serais jeté à la porte sans ménagement ! Et comme pour t’excuser : Je suis majeure et je fais quand même ce que je veux et je fréquente qui je veux !
Notre bonheur me suffisait et je n’avais pas cherché à en savoir plus. Tu étais près de moi et mes jours s’éclairaient de ta présence malgré nos différences d’éducation et de milieu social qui ont vite ressurgies au cours de nos six mois de vie commune.
J’ai voulu croire longtemps en ton retour.
Au début, quand je me laissais à espérer, je m’habillais, je me lavais et me rasais ! Je me suis même allé à remplir le frigo et les placards de toutes ces friandises que tu adorais ! Tressautant aux moindres pas dans le couloir, m’immobilisant au moindre arrêt de l’ascenseur sur le palier, espérant, nerfs tendus, la bouche pleine de pardons et de mots d’amour à peine que tu franchirais le seuil de notre porte. Mais ce n’était jamais toi. Et la sonnette de l’appartement reste désormais muette !
Je ne sais combien de fois aussi, je suis descendu jusqu’à ma boîte aux lettres, triant fébrilement parmi les factures, courriers en tous genres et prospectus, dans l’attente d’y retrouver une lettre de toi, juste un mot où ma Stella chérie me dirait : Je t’aime trop. Je reviens... Mais rien !
Croyant toujours te retrouver, à mon retour du travail, à m’attendre dans ce petit salon que nous avions emménagé ensemble avec goût, lovée dans ce divan blanc que nous avions eu tant de mal à choisir tellement nos divergences étaient évidentes, et enveloppée dans ton peignoir rouge qui accentuait encore la couleur jais de tes longs cheveux descendant jusqu’à mi-reins, j’ai terminé ce boulot intérim que j’avais commencé voici huit mois.
J’ai tenu deux mois ici, ne parlant à personne, j’ai même évité de rencontrer Sylvain, mon meilleur copain d’enfance, celui à qui je confiais tout et que tu as rencontré une fois, j’ai débranché la prise de téléphone pour éviter de lui parler après qu’il m’eut sermonné et essayé de me convaincre...
Qu’une de perdue était dix de retrouvées !
Mais j’ai craint que tu ne me téléphones et après une deuxième tentative de Sylvain pour me sortir de l’espèce engourdissement dans lequel je m’enfonçais, après lui avoir dit sèchement de s’occuper de ses affaires et de me laisser désormais tranquille, j’ai laissé la prise au mur.
Mais le téléphone ne sonne plus désormais, ou si peu !
Les volets n’ont pas été ouverts depuis je ne sais combien de temps. La lumière que diffuse les lamelles m’indispose, aussi et je reste vautré sur mon lit, le dos tourné à la fenêtre.
Je n’ai pas envie de soleil ! Encore moins de sortir et de rencontrer qui que ce soit ! Je n’ai plus tellement la notion du temps qui passe. Et je m’en fiche, car plus rien n’a aucun intérêt pour moi désormais.
Je suis descendu une nuit pour relever les derniers courriers dans ma boîte. J’ai arraché l’étiquette portant ton nom. J’ai fait de même sur la porte de l’appartement et j’ai aussi supprimé le mien, puis je suis redescendu en faire autant pour mon propre nom, j’ai scotché, avec une large bande de papier collant gris, l’ouverture... maintenant je suis anonyme ici et aux abonnés absents !
L’été approche et les départs en vacances aussi. Je sais que personne ne s’inquiètera pour moi puisque je suis sans famille, que je viens d’éjecter mon seul et unique ami et que je ne sais où se trouve l’amour de ma vie. Le temps s’est arrêté pour moi et autour de moi, depuis que tu m’as laissé et que j’ai pris conscience que tu ne reviendras plus...
Je mangeais, je grignotais au début aussi... il fallait bien que je me maintienne en bonne condition pour toi, Stella chérie... mais il ne reste plus grand-chose dans les placards et ce qui reste au frigo est périmé depuis longtemps. La radio reste muette ainsi que la télé. Le seul bruit que je m’accorde est de mettre parfois en boucle et en sourdine la chanson de Jacques Brel “Ne me quitte pas” et que j’écoute, les larmes aux yeux, allongé sur mon lit dans la plus complète obscurité.
Je traîne en savate et en pyjama à longueur de journée dans cet appartement vide de ta présence, de ton odeur, de tes rires d’enfant.
Du revers de la main, je caresse machinalement la barbe qui envahit peu à peu mon visage... Il y a combien de temps que je ne me suis pas rasé ?... Je ne compte plus et les nuits s’enchaînent aux jours dans une cacophonie de bruits de voisinage qui fait suite au bourdonnement journalier de la vie extérieure.
Mais je n’entends rien, je suis en léthargie.
Un jour, ou peut-être était-ce un soir ou à l’aurore du jour, je ne sais plus, j’ai fouillé dans l’armoire à pharmacie et j’y ai trouvé tes médicaments que tu as oubliés. Il y avait là un tube de somnifères prescrit lors d’une courte période de fatigue où tu dormais mal, mais au bout de deux jours, tu avais renoncé à les prendre disant que c’était la pire des saloperies !
Tu t’en souviens ? Et le tube était resté là sur le rayonnage. J’ai avalé un cachet et j’ai dormi six heures d’affilée.
Une autre fois, j’en ai pris un autre tout en buvant un restant de cognac. L’effet fut ahurissant ! Pris dans une frénésie de tout casser, je me suis arrêté que lorsque je me suis écroulé à terre au milieu des débris de verre pour me traîner jusqu’à mon lit et m’y écrouler.
L’immeuble est devenu silencieux depuis ce début juillet, je ne sais même pas si mes voisins d’étage sont partis ou pas. Ce sont les vacances. Les grandes vacances où nous avions projeté de partir tous deux au bord de la mer.
Aujourd’hui, moi je vais partir. Mais je vais partir seul pour une destination d’où l’on ne revient jamais, puisque tu m’as abandonné.
Certains soirs, peu de temps après notre querelle, j’allais m’accouder à la fenêtre comme nous aimions le faire, tous deux enlacés en contemplant dans le ciel les étoiles qui s’illuminaient comme des lampions un soir de Noël, et j’ai longuement regardé l’étoile polaire, notre étoile, comme tu disais alors que je te répliquais : c’est la Stella du ciel ! et nous éclations de rire...
La vie est impossible sans toi, mais avant de la quitter, il me fallait te l’écrire, te dire à quel point je t’avais aimé, et que je t’aime encore. Je suppose qu’on trouvera ma lettre que je vais poser aux regards de tous, sur le petit guéridon du couloir. Même si cela explique mon geste pour les autres, je partirai quand même avec l’espoir que quelqu’un te la fera parvenir un jour et alors, s’il te prend encore de contempler un ciel étoilé par une nuit d’été, seule ou accompagnée, laisse ton regard partir à la recherche et s’attarder sur “notre étoile” que je suis parti retrouver ce soir, puisque c’est la seule “Stella” qui me soit désormais accessible.
Je vais laisser s’illuminer la nuit de mille lumières, puis je franchirai ce rebord de fenêtre. Du vingtième étage, je ne sais combien de centièmes secondes seront nécessaires pour que mon corps se fracasse au sol, mais déjà je sais qu’à peine touché l’impact mon esprit s’envolera à ta recherche.
Je vais encore faire une chose avant de quitter ce monde et d’ouvrir cette fenêtre sur l’oubli : je vais aller mettre en marche le lecteur de CD et sélectionner en boucle la chanson de Jacques Brel « Ne me quitte pas » puis partir sur ces paroles... Puisque sans toi, la vie n’est plus la vie !
N’oublie pas que je t’aime.
Adieu.
Christian.
...Hier au petit matin, le corps d’un homme a été trouvé sur la chaussée... il semblerait que ce soit un acte de désespoir d’un locataire vivant au dernier étage de la tour A dans le quartier du square fleuri... Une enquête, bien sûr, est menée par les autorités de police, pour chercher les motifs de cette défenestration... la victime n’avait aucun papier sur elle mais les recherches ont porté de suite sur une fenêtre ouverte et située au vingtième étage de cet immeuble qui diffusait, en boucle, une chanson du regretté Jacques Brel... Accident ? Suicide ? Meurtre... nous vous en dirons plus dans quelques jours...
C’est certainement l’article qui aurait paru dans les journaux locaux après que le corps fut emmené à la morgue pour identification et que la voirie ait nettoyé la chaussée de toute trace du drame. L’appartement aurait été vidé de tout meuble, on aurait recherché une éventuelle famille et Sylvain, l’ami d’enfance, aurait été le seul à l’accompagner à sa dernière demeure en maudissant “cette fille” qui lui avait enlevé son copain. Mais voilà, le destin en avait décidé autrement et ce n’était pas encore le jour du grand départ de Christian...
Sa lettre posée bien en vue, il a ouvert la fenêtre. Les paroles de Jacques Brel se sont déversées dans le silence de la nuit, faisant lever quelques têtes noctambules qui passaient encore à proximité.
Christian est là, droit comme un I et la tête levée vers la lune qui ce soir-là est pleine et semble lui faire un coup d’oeil, il cherche son étoile polaire... Ses yeux l’ont accrochée... Il ne faut pas qu’il la perde du regard... elle le mènera à Stella...
Son buste commence à se pencher légèrement, il hésite encore, et alors qu’il va commettre l’irréparable en un seul et grand saut, une voix qu’il reconnaîtrait entre mille le stop dans son élan fatal. Ses doigts tremblants se figent sur la petite rambarde de sécurité et fouillant d’un regard incrédule l’espace qui le sépare de la chaussée éclairée et déserte, tout d’abord il ne voit rien !
Mais qu’est-ce que tu fais, Christian ! Tu es fou ! Il est déjà mort ! Ou bien il rêve !
Son coeur bat la chamade.
Christian ! c’est moi, Stella... Attends !
Puis se reprenant, sans égard pour les gens qui dorment à une heure pareille.
Ferme-moi cette fenêtre ! Je monte de suite... je vais t’expliquer mon absence !
Voyant que Christian, ébahi, reste figé dans une attitude désespérée, elle répète :
Je ne monterai que lorsque tu auras fermé la fenêtre ! Je t’aimeeeeeee...
Il a entendu ! La sueur coule sur son visage et ses lèvres tremblent. Il a envie de pleurer et de rire. Il a envie de hurler ! Hurler simplement sa joie, son bonheur, d’être encore vivant et le retour de la femme qu’il aime !
Je t’aime aussi !
Et un sourire sur les lèvres, il referme la fenêtre, a oublié sa lettre et se précipite à la rencontre de Stella.
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