Sommaire : Loup, p1 Icare est revenu !, p2 Flopy et Margot..., p3
Loup
De son enfance, il n’avait guère de souvenirs. Quelques vagues images de sa mère et d’une odeur de paille mêlée à l’odeur du fumier. Et de l’homme qui, chaque soir, amenait la pitance en disant immanquablement :
Tenez, les chiens !
Il avait grandi dans un enclos grillagé dont le sol en terre battue ressemblait plus à un marécage, surtout lorsqu’il pleuvait plusieurs jours de suite. Ce qui n’était pas rare dans la région, et la ferme, isolée de tout, se perdait alors dans les brumes matinales de la vallée.
Parfois quelques poules ou canards venaient s’aventurer près de l’enclos, et, si sa mère de longue date habituée à leur présence n’y faisait guère attention, le caquètement incessant de la volaille lui mettait les nerfs à vif et le faisait se jeter contre le grillage.
Il aurait pu continuer ainsi sa vie de chien si le hasard n’était pas passé par-là en la personne d’un vieux journalier qui, se louant de ferme en ferme, était venu ce jour rendre visite au paysan et n’était tombé en adoration devant ce chiot de 6 mois.
Je cherche un compagnon de route, avait-il dit, et ce chien-loup est magnifique, même si vous me dites que ce n’est qu’un bâtard, il doit avoir de sacrées origines, rien qu’à voir son port de tête et le regard qu’il vous lance ! Et si je pouvais, c’est lui que j’achèterais...
Surpris, le paysan qui ne vit dans ces paroles qu’une bonne occasion de se débarrasser d’une bouche supplémentaire à nourrir depuis que Follette, revenue engrossée par quelque malotru du coin, un jour où elle avait échappé à sa surveillance, lui avait laissé le chiot en héritage, avait répondu :
Prenez le donc, je vous le donne !
Et l’homme était reparti avec le chien tenu en laisse par une vieille corde passée autour du cou qui l’étranglait, si par malheur il cabriolait un peu trop vivement.
Je l’appellerai Loup ! avait-il dit encore, ponctuant son geste à la parole d’un tonitruant :
Viens, Loup !
Et l’homme et la bête étaient parti sur les chemins... Parfois, ils se louaient tous deux, partageant couche et maigre repas, toujours de concert, car l’homme refusait tout travail où son fidèle compagnon n’était pas accepté.
Si ses origines étaient incertaines, le mélange des races n’avait fait que l’embellir, et Loup était devenu un magnifique berger. Chaque fois, son maître lui murmurait à l’oreille :
Tu n’es, comme moi, qu’un bâtard mais nous avons hérité du courage et de la force.
À ses mots, si souvent répétés, Loup dressait un peu plus ses oreilles et son regard se ponctuait d’une étrange fixité en guise d’assentiment.
Leur vie et amitié auraient longtemps pu se poursuivre ainsi si le sort ne s’en était mêlé. Un jour où, sur une route communale peu fréquentée et à la tombée de la nuit, sortant d’un fourré où il était allé satisfaire un besoin bien naturel, le saisonnier s’était fait faucher par une voiture qui roulait à trop grande vitesse.
Loup était resté des heures à côté de son maître étendu sur la chaussée tandis que le sang s’échappait en flot continu de sa blessure, et que sa vie s’en allait peu à peu...
Au petit matin on avait retrouvé l’homme exsangue et le chien couché à ses côtés, les doigts de l’homme crispés dans un dernier sursaut dans la fourrure de l’animal. On avait eu toutes les peines du monde à maîtriser le chien qui ne voulait pas quitter le cadavre et qui montrait les dents en grognant à qui voulait s’approcher.
Enfin, on avait pu le maîtriser par surprise, lui mettre une muselière, et, dans le fourgon qui l’emmenait vers une destination connue que des hommes, Loup ne pouvait s’empêcher de hurler à mort.
***
Le temps avait passé et Loup tournait des jours et des jours dans le petit enclos du refuge de la S.P.A où on l’avait conduit. Parfois, il se prenait à hurler au souvenir et le personnel ne pouvait que dire :
Mais qu’a donc ce chien !
On avait bien essayé, à maintes reprises, de lui trouver une famille d’accueil mais inlassablement on le ramenait au refuge disant :
Il ne mange pas ! Il hurle à mort ! Il tourne comme un ours en cage et on ne peut pas le garder ; vous comprenez, avec les enfants, il pourrait être dangereux. Même nous, nous nous méfions !
Et loup retrouvait invariablement ses congénères de misère, le même enclos, les mêmes contrôles vétérinaires... Et toute l’attention du personnel du refuge n’arrivait pas à le sortir de la torpeur dans laquelle il plongeait, inévitablement.
Loup était devenu maigre, il ne se nourrissait que lorsque les hommes ne le regardaient pas. Jusqu’au jour où, en ce début mai, le destin vint encore frapper à sa porte en la présence d’un couple en mal de chien. Une fois de plus, Loup se laissa emmener, monta avec réticence dans la camionnette qui le conduisit dans sa nouvelle famille, au 3ième étage d’un immeuble HLM de banlieue. Au début, il se méfiait du couple, restait prostré dans un coin, refusant nourriture et caresses, et, dans la noirceur de la nuit, il revivait les jours de bonheur passé avec son ancien maître, malgré l’odeur du sang et de la mort effleurant encore son souvenir.
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