Sommaire : Doña Bianca, p1 Quambo, p2
Quambo
Dès le lendemain, la mère supérieure me confia à sœur Angélina. La douce et jeune religieuse fut chargée de mon éducation. Elle m’expliqua toutes les règles, en tentant de me consoler. J’avais pleuré toute la nuit, et mes yeux étaient rougis et gonflés par les larmes. Pour elle, cette vie cloîtrée était un choix, et elle était très heureuse.
Ce n’est pas ce que tu crois, Bianca, me dit-elle ; nous sommes proches de Dieu, et il veille sur nous. Le bonheur et la paix règnent ici, et tu trouveras bientôt la sérénité. Tu vas oublier ta vie passée et devenir l’une des nôtres. Nous prierons toutes pour toi, et tu trouveras l’apaisement. Dans peu de temps tu rayonneras comme nous toutes, conclut-elle, les yeux inondés de la lumière divine.
Je la contemplais, émerveillée de sa foi qui resplendissait autour d’elle. Mais moi tout cela me laissait sceptique. Je continuais à pleurer dans ma chambre sans sortir pendant trois jours, sauf pour une courte promenade ordonnée par mère Thérésa. Entourée de la bienveillance de sœur Angélina, je finis par lui ouvrir mon cœur. Elle me répéta que toutes les religieuses priaient pour moi, et elle me conseilla de faire de même. « Seul le Seigneur peut t’aider et te donner la paix, me dit-elle. Si ce n’est pas ton destin d’être des nôtres, lui seul pourra te guider. Garde l’espoir et prie, conclut-elle ; c’est le seul conseil que je puisse te donner. »
Je lui obéis et je sortis sereine de la chapelle. Ma mère m’avait appris à me recueillir, et cela je savais le faire. Je regagnai ma chambre et je m’assis devant la petite table vide qui la meublait. Soudain, j’entendis heurter à la vitre de ma fenêtre, et j’aperçus un bel oiseau d’or qui lui donnait des coups de bec. Je compris qu’il m’appelait, et j’ouvris la pièce à la lumière du jour. Il se posa sur mon épaule et je mis à rire de sa familiarité avec l’innocence de mon âge.
Heureuse enfin, Bianca, questionna-t-il gentiment avant de s’esclaffer, devant ma stupéfaction d’un : Mais oui, c’est moi qui te parle. Je ne suis pas un animal ordinaire ; je viens de loin, de très loin. Je suis né en Afrique, et je voulais visiter le monde. Alors, un jour, le sorcier de ma tribu m’a expliqué qu’aux portes du désert se trouvait une fontaine où nos dieux exauçaient nos vœux. Je m’y suis rendu, et voilà, le petit garçon de ton âge est devenu l’oiseau féerique pour deux longues années. Je me nomme Quambo, et je suis le fils d’un grand chef. À mon retour, mes ailes disparaîtront, et je ne pourrai plus voler. Je n’ai le droit de parler qu’à deux personnes de mon choix, et tu es la première à qui je m’adresse. Je ne suis pas comme toi, et ma peau est aussi noire que la tienne est blanche. Nous sommes tous comme ça dans le pays où je vis. C’est en arrivant en Europe que j’ai appris qu’il y avait des êtres différents de nous, des êtres comme toi, à la peau blanche, conclut-il.
Je l’avais écouté, médusée sous le charme de son discours, en me demandant si je ne rêvais pas. Je murmurai que moi non plus je ne savais pas qu’il existait des personnes différentes de moi, et que je n’avais jamais vu de petits garçons tout noirs. Ma curiosité était éveillée, et je lui demandai de me guider jusqu’à la fontaine. Moi aussi je voulais voler et devenir un oiseau d’or. Ainsi j’échapperais à mon destin et je parcourrais le monde. Je serais toujours libre.
Il me répondit qu’il ne pouvait pas me conduire jusqu’à la fontaine qui était trop loin. Et puis, c’est une tradition africaine qui nous est réservée, et il est interdit de la faire partager à des étrangers.
Ce sont nos coutumes, et les dieux seraient offensés si je ne respectais pas les règles. Ils me puniraient, et je ne veux pas subir leur colère qui est terrible, conclut-il, navré.
Je compris que mon rêve était impossible, et de nouveau je fondis en larmes. Il m’annonça qu’il était venu pour m’aider et que, si j’écrivais une lettre, il la porterait. Lui, il pouvait voler et aller librement où je le souhaitais. Il serait mon messager discret et efficace, et personne ne se douterait de rien.
Je veux bien, fut ma réponse ; hélas, je n’ai plus d’amis et je ne sais pas à qui m’adresser. Je suis toute seule puisque celui que je prenais pour mon père m’a trahi et abandonné.
Doña Anna vient de se marier, me répondit-il. Elle est sûrement gentille et, si elle accepte de te prendre dans sa suite, tu pourras l’accompagner en France. Le comte de Vladorima ne pourra pas contrarier une infante d’Espagne. Il sera obligé de s’incliner devant sa décision et tu seras libre. Elle fera ouvrir les portes de ta prison. C’est la reine de France, elle est heureuse ; alors elle voudra certainement que tu le sois aussi. Personne ne s’opposera à ses désirs, conclut-il, enthousiaste.
C’était une excellente idée, et je m’empressai de rédiger ma lettre. Je lui racontai mon histoire et j’implorai son aide. J’avais essayé de trouver les mots qui l’attendriraient sur mon sort, et je confiai mon précieux fardeau à Quambo. Je le regardai s’envoler, pleine d’espoir. Si seulement l’infante avait pitié de moi, je sortirais bientôt. Je m’endormis ce soir-là sans pleurer, sûre de revoir le monde extérieur.
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