Sommaire : Doña Bianca, p1 Quambo, p2
Doña Bianca
Je suis née en 1601, la même année que le futur roi de France Louis XIII, et que sa future épouse, Anne d’Autriche. Elle était la fille du roi d’Espagne de cette époque, Philippe III qui régnait sur mon pays. Ma mère, Blanche de Sanchiani, s’était mariée, huit mois avant ma naissance, avec celui que j’appelais père.
Un mariage ordonné par mon aïeul, avec Pedro, comte de Vladorima, noble sans fortune. Pour l’instant j’étais trop jeune pour connaître les secrets de cette union que je ne découvrirai qu’au décès de ma mère.
Je vivais insouciante et heureuse, mais en ce jour de printemps 1610 je découvris ma mère en pleurs, au retour d’une promenade.
Elle venait d’apprendre une mauvaise nouvelle, l’assassinat du roi de France, Henri IV, et en éprouvait un violent chagrin. Mon père au contraire semblait ravi de cette nouvelle qui visiblement lui faisait plaisir. Je ne l’aimais pas beaucoup, car il ne m’embrassait jamais. Il était glacial et indifférent. Heureusement ma mère me chérissait et me témoignait son affection à chaque occasion. Depuis six mois, j’avais un petit frère, Pedro, que mon père adorait. Ma mère partageait son affection d’une manière équitable entre moi et le bébé. Son époux, par contre, ne cherchait pas à cacher ses préférences. Je m’approchai d’elle gentiment pour la consoler, et elle murmura que nous venions de connaître une grande perte, elle et moi. « Hélas, ma pauvre Blanche, le destin est impitoyable, sanglota-t-elle en me serrant très fort. J’ai vécu deux ans merveilleux à la cour de France, et je l’aimais beaucoup. C’était un grand homme que j’estimais, et il faudra que je te parle de lui souvent », conclut-elle sous les regards furibonds du comte de Vladorima.
Il lui coupa la parole avec un : « C’est inutile » très sec avant d’ajouter que c’était un opportuniste et un individu peu recommandable. Puis il lui ordonna de sécher ses larmes et de ne plus l’importuner avec ce roi détestable et ce voyage en France qui ne leur avait causé que des problèmes. Ma mère retint ses larmes en m’attirant de nouveau contre elle et en soupirant qu’un jour elle m’expliquerait tout.
Un an s’écoula pendant lequel je vécus pleinement heureuse malgré l’indifférence de don Pedro. Ma mère me chérissait de plus en plus, et à présent le bébé marchait. Comme elle était fille unique, elle hérita en 1611 de la fortune familiale au décès de mon grand-père. Elle était riche, même très riche, et elle me l’expliqua en m’apprenant que ma dot serait à la hauteur de son affection pour moi. Je devrais être, le moment venu, l’une des señoritas les plus convoitées d’Espagne. Elle parlait même d’une union avec le fils d’un de nos voisins, Miguel del Montes. Je n’aimais pas ce garçon prétentieux, et je refusais net. Elle me dit que j’avais le temps et que je pourrais choisir, mais son époux ne cacha pas sa fureur, comme s’il souhaitait me voir quitter cette maison au plus tôt. J’étais encore l’insouciante doña Bianca, et je pensais que ce bonheur serait éternel. Je ne me trompais qu’à moitié, car cette vie heureuse j’allais la perdre quelques temps avant de la retrouver pour toujours.
L’Espagne du XVIIe siècle était un paradis très agréable pour une jeune fille noble et riche. Je profitais de cette vie de rêve, adorée par tous sauf par mon père. J’allais, je venais, je courais, je chevauchais et j’avais beaucoup d’amies. J’étais une enfant heureuse et enviée, à qui la vie n’apportait que des joies. La jeune fille qui sommeillait en moi voyait se dérouler devant elle un long fil d’espoirs, et à onze ans c’était le bonheur.
Hélas, ma mère tomba malade, et je la perdis quelques mois plus tard. Mon chagrin et ma solitude furent immenses. Don Pedro était devenu le seul maître, et l’héritier c’était le bébé. Désormais tout le monde ne s’occupa plus que de lui. Je ne possédais que ma dot, et je n’avais pas de promis. Je devais subir les colères de mon père qui ne supportait plus ma présence. En perdant son épouse, il avait obtenu ce qu’il convoitait depuis longtemps : la fortune de mes grands-parents. Il pouvait la gérer pour son fils et avait toute autorité sur moi. Il allait décider de mon destin, sans aucune considération pour celle qu’il avait vu grandir pendant onze ans.
En ce 18 octobre 1612, l’infante Anna venait de s’unir par procuration au nouveau roi de France, Louis XIII. Elle n’avait pas encore quitté l’Espagne, mais son avenir de future souveraine était scellé. Le soir même, mon père ordonna à la gouvernante de préparer mes malles et, sans aucun ménagement, il m’annonça qu’il avait décidé que je prendrai le voile au couvent de la Trinité, à Madrid. Je protestais, stupéfaite et indignée, mais il me gifla violemment. Il m’informa alors qu’il n’avait pas l’intention de supporter plus longtemps les caprices de la bâtarde du roi de France. Je portais son nom, mais je n’avais pas son sang, et c’était la raison de sa haine pour moi. Je fondis en larmes en lui expliquant que je ne voulais pas partir de cette maison pour entrer au couvent. Il se mit à rire en me précisant qu’il était désormais le seul maître après Dieu, et que ce que j’avais de mieux à faire était de prier pour expier les fautes de ma mère. Ma dot allait être versée au cloître, et les religieuses m’attendaient déjà. Tout était décidé et arrangé pour que je prononce mes vœux le jour de mon quinzième anniversaire. C’était un ordre fermé au monde extérieur dont on ne sortait plus de son vivant.
Les visites n’étaient pas autorisées, et j’allais ainsi disparaître à jamais sans que personne ne puisse rien faire. Le comte de Vladorima était, aux yeux de la loi, mon père, et il était le maître de mon destin. Toute la nuit je pleurai de désespoir. Le lendemain matin, le cocher et la gouvernante m’accompagnèrent à Madrid. Mon bourreau ne prit même pas le temps de me faire ses adieux, et je n’eus pas le droit d’embrasser mon frère. Le soir même, les portes du couvent de la Trinité se refermèrent sur moi. C’était fini, je ne verrai plus le monde extérieur, et bientôt plus personne ne se souviendrait de moi.
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